Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Élections et élus -

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Élections et élus

1. Les premiers effets du suffrage universel

Les élections territoriales d'après-guerre sont les premières élections au suffrage universel (avec vote des femmes) qui permettent d’élire des conseillers disposant de certaines compétences, une forme primitive d’autonomie.

Un homme = une voix
Dans la plupart des TOM, les élections se déroulent selon le principe du double collège qui permet à la minorité « blanche » d’être majoritaire à l’assemblée. Dans les ÉFO, il n’y a aucune distinction entre les citoyens en fonction de leur origine ethnique (ce qui n’est pas le cas en Nouvelle-Calédonie). Chaque homme et chaque femme disposent donc d’une voix. C’est une avancée démocratique importante et ce serait une mesure de décolonisation si les élections donnaient le pouvoir aux élus, ce qui n’est pas réellement le cas.

Comment les élections se sont-elles déroulées ?
Des registres électoraux existaient pour les élections municipales à Papeete et pour les
conseils de districts (embryons d'organisation communale), mais ces élections étaient déjà
anciennes. Il a fallu y ajouter les femmes.

Tout cela s’est-il fait avec sérieux ?
Officiellement, une série de mesures sont prises à cet effet. En réalité, la connaissance du
milieu, de la mentalité des chefs de districts et des pressions de toutes sortes laissent planer un doute sur la bonne tenue des registres. Si on peut mettre en cause l'efficacité de
l'organisation administrative des élections, il y a aussi lieu, comme dans le Mémorial
Polynésien
, de s'interroger sur les conditions politiques de l'élection à l'assemblée
représentative :
« Le temps a manqué pour organiser des partis politiques à travers les îles et, comme le seul électorat expérimenté est celui de Papeete, on retrouve, au sein de cette assemblée, les hommes qui ont dirigé la capitale » [Vol. VI, p. 180].

En l’absence de quotidiens, quelques rares documents apportent des précisions. Aux
élections territoriales, dans la circonscription de Papeete, au moins deux listes s'affrontent.
L'une est conduite par le maire Alfred Poroi, une autre par Joseph Quesnot. Sur les quatre
candidats de la liste Poroi, trois seulement sont élus. Le panachage a joué à plein et les
écarts de voix sont importants. Le panachage permet l'élection de J. Quesnot. L'affrontement paraît refléter celui de deux clans opposés. Le gouverneur, dans sa correspondance au ministre, parle de la "Ligue de la France libre" dont "la nuance politique est celle de la majorité de l'assemblée représentative de notre Colonie". On peut en déduire que la plupart des conseillers ont affiché leurs sympathies gaullistes et ont eu ainsi la faveur des électeurs.

Y a-t-il eu des interventions de l'Administration pour fausser le jeu démocratique ?
Te Aratai accuse le gouverneur d'avoir imposé des conseillers "selon des méthodes
dictatoriales". Le témoignage d'A. Poroi pour les élections municipales de Papeete (du 26
août 1945) révèle que le gouverneur Orselli aurait souhaité son élection et empêché Tony
Bambridge et Georges Ahnne de se porter candidats par diverses pressions.
Y a-t-il eu des pressions de ce genre pour ces élections à l’assemblée représentative ?

2. Les élus

Des personnalités plutôt que des représentants du peuple
Le temps a manqué pour organiser un débat politique. Ce sont donc des personnalités qui
ont été désignées par le suffrage universel. Que ces personnalités soient peu représentatives de la population n'est pas étonnant. Le même phénomène s'est observé dans toutes les anciennes colonies.
Aucune femme n’a été élue et il ne semble pas qu’il y ait eu des candidates.

Notons aussi que les élections ont eu lieu six mois avant le retour des "Volontaires". La
participation de ces derniers aux élections aurait-elle changé quelque chose ? N'auraient-ils pas été candidats ? N'auraient-ils pas soulevé des problèmes que les hommes finalement assez dociles de l'assemblée représentative n'auraient pas osé aborder ? Il se peut que le gouvernement et l'Administration l'aient craint.

D’après Noël Ilari (1), il y avait parmi les élus "six Européens". Le sens à donner au mot "européen" est à prendre avec précaution. Quelques-uns sont nés en France et sont venus s'établir à Tahiti, comme Joseph Quesnot ou son remplaçant Alexis Bernast (qui n’avait que six ans de présence sur le Territoire). D'autres sont les enfants d'Européens qui ont fait souche à Tahiti comme Marcel Tixier. La plupart d'entre eux sont de milieux plus proches, ethniquement et culturellement, des Européens que des Tahitiens.
Parmi les élus, il y a les deux seuls maires des ÉFO (Alfred Poroi, maire de Papeete, Marcel Tixier, maire d'Uturoa), tous deux riches commerçants. Quelques années après, Te Aratai (le bulletin du RDPT, parle des conseillers en ces termes : "peu ou pas de défenseurs des humbles, parce que la grosse majorité d'entre eux sont des capitalistes ou leurs représentants, des gros propriétaires..."(2). Avec la guerre, en effet, des fortunes ont pu se constituer de façon plus ou moins légale. Le gouverneur Anziani a décrit la période de la fin de la guerre et de l'après-guerre, comme "une période d'euphorie où l'argent était facile". L'inspecteur général des colonies, Robert Lassalle-Séré, quant à lui, évoque également une « assemblée composée de commerçants et de propriétaires » .
La documentation ne permet guère d'établir un état des "fortunes" de chaque conseiller. Il faut noter qu'il n'y a pas de rétribution de leur fonction, ce qui laisse supposer que la plupart d’entre eux disposent de revenus confortables. Il est simplement prévu une indemnité journalière lors des sessions et le remboursement des frais de transport (article 18 du décret du 25 octobre 1946). L'indemnité est fixée à 200 francs par jour de présence à l'assemblée (à l'époque, un travailleur non spécialisé reçoit 150 francs par journée de travail).

Le gouverneur Petitbon qualifie les conseillers "d'esprit généralement incultes et très influençables" (3). Robert Lassalle-Séré, de son côté estime « qu’en l’absence de communes, le pays a été doté d’une construction politique qui manque de base ». D’après lui, il faudrait d’abord saisir l’assemblée de questions d’intérêt immédiat dont elle peut saisir la portée matérielle. Même si elle n’a pas d’attributions politiques, elle doit être considérée comme assemblée politique, notamment par le vote du budget. Il estime que les discussions en son sein ressembleraient à celles d’une municipalité d’une petite ville de province (4).
"L'assemblée, écrit-il, est composée de membres représentant chacun un district, connaissant bien la vie de clocher de leur circonscription, mais peu capables de s'élever au niveau des problèmes intéressant l'ensemble du pays" (5). Il juge que l'assemblée manque de savoir-faire et qu'il faudrait donc lui adjoindre un "conseil des affaires économiques dont les membres seraient élus par les organismes économiques", ce qui éviterait au gouverneur de se retrouver « en tête à tête avec une assemblée omnipotente.

1- Ilari Noël, Secrets tahitiens, Journal d'un popa'a farani (1943-1963), Paris, Nouvelles Éditions Debresse, 1965, 320 p.
 2- Rapport n° 31 D du 5 mars 1948 sur sa mission de 1947 sur la situation financière des ÉFO, Archives de PF.
 3- Archives de l'OM, carton Océanie 136, lettre du 2 décembre 1951.
 4- Rapport de mission (N° 23 D du 5 novembre 1947, Archives de la PF).
 5 - Archives de l'OM, carton Océanie 137, lettre du 16 juillet 1947.
[J.M.Regnault]

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