Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le rôle des consuls -

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1824-1842 Le "Royaume des Pomare"

Le rôle des consuls

Par des nominations consulaires, préconisées pour représenter et défendre les intérêts des métropoles et servir d'intermédiaires entre leurs ressortissants et les autorités locales, les îles polynésiennes vont se trouver insérées, malgré elles, dans une réalité qui, trop fréquemment, leur échappe totalement. Tahiti en est l'archétype édifiant...


La frégate l'Artémise

Né à Birmingham le 1er août 1796 dans une famille nombreuse et modeste, George Pritchard reçut une formation technique en chaudronnerie. Dirigé vers la LMS, il fut ordonné pasteur à l'âge de 28 ans et partit peu après avec sa jeune femme pour Tahiti où lui fut confiée la paroisse de Faa’a. En 1825, il prit la charge de celle de Papeete où, peu à peu, il se rapprocha de la jeune reine Pomare qu'il incita avec succès à réintégrer la communauté chrétienne de Papeete, quelques années après l'épisode des Mamaia. Devenu son mentor, Pritchard obtint de la reine en 1832 une lettre à l'intention du Foreign Office par laquelle elle souhaitait lui voir attribuer des fonctions consulaires officielles. Le ministre n'y donna point de suite. Mais lorsque Jacques Antoine Moerenhout, né près d'Anvers en 1797 et établi comme commerçant à Papeete depuis 1829, réussit à se faire nommer consul des États-Unis pour les îles de la Société en 1835, Pritchard réitéra personnellement sa demande à Londres, suivie bientôt d'effet à la condition expresse qu'il abandonnât tout lien officiel avec la LMS.

Empiètements progressifs des Européens

Au-delà du prestige personnel lié au titre, les fonctions consulaires impliquaient pour l'impétrant d'informer son ministre de tutelle sur la situation de l'île par des rapports circonstanciés et de servir d'intermédiaire entre les autorités tahitiennes et les ressortissants sous leur tutelle. Ce fut principalement le cas lors des trop fréquentes désertions des navires baleiniers faisant escale dans l'archipel. Exposés à la vengeance des déserteurs passés en justice et contre lesquels ils devaient servir de témoin à charge, les consuls n'avaient pas toujours la tâche facile et réclamaient d'ailleurs à leur gouvernement respectif l'envoi de bâtiments de guerre pour faire respecter leur autorité. Ainsi, en 1838, Moerenhout subit une tentative d'assassinat contre sa personne lors de laquelle sa jeune femme fut mortellement blessée. Désavoué par Washington à la suite des lettres de Pritchard sur son action en faveur des prêtres catholiques français, Moerenhout fut destitué de son consulat des États-Unis en faveur d'un citoyen américain, Samuel Blackler. Pour le remercier de cette même actions: Abel Dupetit-Thouars le nomma consul de France.


Consulat britannique et résidence de G. Pritchard

Sans communications régulières avec les métropoles - il fallait plus de douze mois pour obtenir le retour du courrier destiné à Paris ou Londres -, et placés dans des positions de pouvoir leur laissant toute latitude pour agir selon leurs décisions propres, ces trois consuls en arrivèrent à exagérer leur importance et à déformer la réalité des événements locaux.

Vivant dans un vase clos bruissant de ragots médisants, les trois hommes, en opposition exacerbée les uns avec les autres, donnèrent libre cours à leur tempérament et à leurs aspirations. Le destin de Tahiti en fut affecté.

Les visites de plus en plus fréquentes des navires de guerre français, britanniques ou américains furent mises à profit par ces trois consuls pour légitimer leurs affrontements en cours à Papeete et, par là même, intensifier leurs prises de position. En s'intégrant pleinement dans leurs conflits, les officiers de marine, français comme britanniques, s'arrogèrent une totale autorité qui leur permit d'assumer un rôle sans égal. Agissant en véritables conquérants, ils donnèrent parfois l'impression de vouloir incarner la France ou le Royaume-Uni, transfert de personnalité des plus surprenants. Ainsi, comment accepter que le capitaine Cyrille Laplace dont le navire l'Artémise, en pénétrant dans le port de Papeete, s'était abîmé sur des coraux, puisse pendant deux mois recevoir l'aide de la population tahitienne pour abattre son bâtiment en carène afin de le réparer et, ceci accompli, dénoncer la violation de la convention signée entre Dupetit-Thouars et Pomare IV quelques mois plus tôt, violation que ne pouvait souffrir une nation « civilisée », qualificatif dont les Tahitiens n'étaient d'ailleurs pas à même d'évaluer le sens. De même, comment justifier, par la suite, que le capitaine du navire de guerre Vindictive puisse usurper le titre de commodore et en arborer le guidon sur le mât de son bâtiment ? Comment pouvait-il aussi refuser d'acquiescer aux ordres de son supérieur, l'amiral Thomas, de quitter Tahiti sous prétexte que les résidents anglais de l'île souhaitaient une prolongation de sa présence ?

Comme les trois consuls donc, la plupart des officiers de marine, en qui les métropoles avaient investi l'autorité, allaient s'accorder les coudées franches pour influer sur le cours des événements à Tahiti, et ceci bien souvent à la requête de Moerenhout ou de Pritchard, en conflit mutuel de plus en plus exacerbé. […]

Craignant que le royaume tahitien ne passe sous la tutelle française, Pritchard fit rédiger à l'intention de la reine Victoria une nouvelle demande de protectorat que signèrent Pomare IV et les grands chefs le 9 novembre 1838. Elle n'eut aucune suite. Lorsqu'il se décida à partir pour Londres en février 1841 pour tenter de convaincre Lord Aberdeen d’accorder la protection britannique sur les îles de la Société, Pritchard laissa, sans s’en rendre compte, le champ libre à Moerenhout.

[P. de Deckker, chapitre 8, volume 6, Encyclopédie de la Polynésie]

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