Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Les préconisations d’H. Mager -

Sommaire

Le kiosque

La presse de l'époque

Le kiosque

! Vous êtes ici : Histoire de l'institution | 1885-1903. Le Conseil général | Contexte économique | Les préconisations d’H. Mager

Contexte économique

Les préconisations d’H. Mager

PLUS DE COMMERCE AVEC SAN FRANCISCO ET HAMBOURG QU'AVEC MARSEILLE


Henri Mager

Plus de commerce

Quel est le rôle du commerce ? Echanger les productions du sol et de l'industrie contre d'autres denrées ou objets de consommation. Celui qui ne produit pas ne peut pas consommer, ne peut pas échanger. Si la production est faible, la consommation sera minime. Si l'exportation est nulle, l'importation sera nulle. Pour ces raisons naturelles, le commerce s'est éteint lorsque l'agriculture a périclité.

Ce n'est pas par la menace de la prison et des pénalités qu'on obtiendra quoi que ce soit des indigènes : « Les Tahitiens ne craignent pas la prison : certains même sont enchantés d'établir leur domicile dans un bâtiment de l'État et d'y vivre aux frais du budget de la colonie : c'est pour eux un séjour agréable. » Il faut agir par l'exemple, car « beaucoup d'indigènes cherchent à copier l'Européen dans ses qualités » ; il faut montrer à l'indigène le bénéfice immédiat de ses efforts, telle la prime à l'hectare planté ; il faut lui faciliter la vente de ses produits, pour qu'il ne se rebute pas, telle fut la raison qui amena l'ancienne administration à faire acheter les récoltes par la Caisse agricole ; il faut flatter sa louable vanité par des prix et des récompenses indépendants des primes ; il faut l'obliger à persévérer dans ses cultures en exigeant par exemple le paiement des impôts, comme cela doit se pratiquer aux îles Fidji, en produits du sol. M. Poroi disait encore au conseil colonial : « Nos compatriotes nous sauront gré d'avoir fait d'eux des hommes laborieux ; j'ai pour preuve de ce que j'affirme ce qui se passa quelque temps après la construction des cases métriques, sous le commandant de la Richerie : les Tahitiens, qui avaient crié d'abord quand on leur en imposa, reconnurent vite les avantages et se réjouirent alors du bien-être qu'on leur avait donné malgré eux. »

Immigration

Quoi qu'il en soit la main-d’œuvre locale sera toujours insuffisante. Il faut introduire des travailleurs du dehors : des Océaniens ou des Asiatiques. Les frais d'introduction et de rapatriement s'élèvent en moyenne à 300 francs par engagé ; il serait bon que le Trésor local, soit directement, soit sous le couvert de la Caisse agricole, avance les frais d'introduction et se fasse rembourser par les engagistes 100 fr. au moment de l'engagement, 100 fr. à l'expiration de la première année, 100 fr. à l'expiration du contrat (de 3 ou 5 ans), comme le demandait le Comité agricole en 1880, on pourrait offrir chaque année à ceux des indigènes, qui auraient créé les plus belles plantations, – pour les récompenser et pour les aider – le paiement de la première prime d'un engagé. Ce sont les 1 200 engagés de 1863, qui ont permis à cette époque, la mise en valeur de la plantation anglaise : lorsque cette plantation licencia des Chinois, 800 contractaient des engagements de 3 ans (1870-1874) dans l'agriculture et aidèrent si puissamment la petite culture que son rendement tripla et que l'aisance apparut dans maintes cases.

Chemin de fer côtier

Lorsque les cultures seront sur le point de renaître grâce aux deux mesures que je viens d'indiquer, il faudra songer à transporter les produits, soit aux usines, soit au port d'embarquement. J'ai déjà dit pour quelles raisons l'extension de la culture des cannes à sucre est totalement impossible. Les plantations ne peuvent se développer que si naissent des moyens économiques et rapides de transport, plus économiques, que les voitures, dont il faut plus de 80 pour transporter les cannes d'un seul hectare, plus rapides, la canne devant être travaillée dans les trois jours de la coupe.

Un chemin de fer, ou plutôt une voie ferrée sur route est donc indispensable. Ce chemin de fer devrait traverser tous les districts pour drainer les produits de chacun d'eux et. il peut être commencé par la côte ouest qui est la plus fertile : une section de Papeete à Mataiea (45 kilomètres) a déjà été étudiée il y a dix ans et sa concession a été demandée au Conseil général dès sa création, il y a huit ans : le Conseil général, pour des motifs d'ordre personnel, ajourne depuis huit ans sa décision. Bien que le projet de la section Papeete à Mataiea soit entièrement avantageux pour la colonie et que sa concession n'imposerait aucune charge nouvelle au pays, le Conseil général s'est jusqu'ici obstinément refusé à en accorder la concession parce qu'elle était demandée par un homme qui s'est toujours tenu à l'écart de la coterie régnante.

Bateaux à vapeur

Tahiti est peut être la seule région du Pacifique et du monde restée en dehors des lignes régulières de steamers. Toutes les îles du Pacifique, même les plus petites, bénéficient à cette heure de services à vapeur rapides : les îles Tonga sont reliés à Auckland par un service à vapeur de 4 en 4 semaines, les îles Samoa sont desservies d'une part par les grands paquebots de Sydney à San Francisco, d'autre part par des lignes régulières aboutissant à Auckland ; avec Fidji passent les paquebots de Sydney à Vancouver et des services réguliers de Sydney avec Fidji, de Melbourne avec Fidji, d'Auckland avec Fidji ; à Honolulu passent les paquebots de Sydney à San Francisco et de Sydney à Vancouver. Tahiti, elle, en est encore à l'époque des voiliers ! et la majorité au pouvoir entend demeurer au régime des voiliers.

Actuellement, comme je l'ai prouvé, les 2/3 du commerce de Tahiti se fait par voiliers avec San Francisco. J'estime qu'il faut mettre un terme à cet état de choses, qu'il faut joindre Tahiti directement avec sa métropole par Nouméa et les Messageries Maritimes, qu'il faut créer une ligne à vapeur qui aille de Papeete à Nouméa, puisque dans ce cas, Nouméa c'est Marseille ; s'il en est besoin pour la rapidité des services postaux la ligne Papeete-Nouméa pourrait correspondre à Apia avec les paquebots de Sydney-San Francisco, auxquels elle confierait le transport de la correspondance pour la France, afin de lui faire gagner quelques jours.


La Caisse Agricole

J'ai pensé qu'il ne suffisait pas de demander « à tous les échos » l'organisation d'un service entre Papeete et Nouméa, service qui, au début, ne rapportera aucun profit à ses entrepreneurs et leur coûtera des services pécuniaires considérables. Aussi ai-je profité de mon passage à Sydney et à Auckland pour « tâter », après les Messageries Maritimes (qui n'étaient pas disposées à entreprendre ce service), les plus importantes compagnies australasiennes de navigation : la plus puissante d'entre elles, l'Union Steamship Corporation, qui dispose de 52 steamers, et qui dessert toutes les îles du Pacifique (Tonga, Samoa, Fidji, Honolulu, Sydney à San Francisco, Sydney à la Nouvelle-Zélande), accepterait d'entreprendre une ligne régulière de Papeete à Nouméa, directe, avec correspondance à Apia sur San Francisco. J'ai fait, après étude de la question, des objections à cette compagnie, en lui demandant notamment des rectifications à ses tarifs et des améliorations de vitesse.

Caisse agricole

La Caisse agricole, qui n'est, à proprement parler, qu'une succursale du Trésor local, a rendu de réels services aux colons et à l'agriculture (voir doc) :
1. En pouvant consentir à tout colon un prêt de 500 fr. sur solvabilité, en réalité à titre d'établissement ; bien que le droit d'accepter ou de refuser ce prêt ait donné lieu à des abus regrettables.
2. En achetant comptant des terrains qu'elle revendait à terme aux colons, bien que ces dispositions n'aient été souvent appliquées que pour favoriser certains privilégiés (affaire d'Atimaono, septembre 1876).
3. En faisant des avances aux colons, agriculteurs et industriels bien qu'à la faveur de cette clause aient été consenties des avances qui n'ont en rien profité à l'agriculture et à l'industrie (prêt de 20 000 fr. à M. Cardella en mars 1894).
4. En achetant les produits du sol, ou du moins les cotons ; en les achetant soit comptant, soit sur simple avance à liquider après vente la Caisse agricole a servi de régulateur des cours.

On a vu souvent du coton valant 1 fr., acheté par le commerce à 0 fr. 40, du café valant 2 fr., acheté 1 fr. 50 ou 1 fr. le kilo. La Caisse peut, en achetant des produits, mettre un terme à ces abus : ses achats sont d'autant plus licites, que les arrêtés en vigueur permettent au commerce de se rendre acquéreur des quantités achetées par la Caisse en lui payant un droit ou commission de 2 %.

Néanmoins, si celle-ci est utile, son organisation est vicieuse : elle est administrée par deux délégués du Conseil général, deux délégués de la Chambre d'agriculture, un délégué de la Chambre de commerce et deux membres nommés (par le gouvernement : or, comme le Conseil général et la Chambre d'agriculture sont régentés par la même coterie ; cette coterie est maîtresse de la Caisse agricole... et y puisse avec ardeur et sans scrupule.

Résumé

Tous les points du programme économique que je viens d'exposer, se tiennent : il est inutile de les vouloir tenter successivement : ce serait s’épuiser en de stériles efforts, essayés d’ailleurs à différentes reprises et infructueusement. Dès que, grâce à d’habiles encouragements, les terres auront été mises en valeur par leurs propriétaires aidés d’immigrants, il faut qu’un chemin de fer puisse prendre les produits et les transporter, que des vapeurs réguliers recueillent à Papeete le coton, le café et les autres produits, tels que les nacres et le coprah, que ces vapeurs monopolisent l’exportation au profit de Nouméa et Marseille, afin que Nouméa et Marseille le monopolisent l’importation.

[Henri MAGER]

Retour en haut de page