Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le rapport du gouverneur Petit en 1902 -

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Le rapport du gouverneur Petit en 1902


Le gouverneur Edouard Petit

« Le Conseil général convoqué, conformément aux décrets qui le régissent, pour le 11 novembre 1901, n'a pu se réunir valablement à cette date par suite de l'obstruction systématique que ne cessent d'apporter dans son fonctionnement les quatre membres élus de la ville de Papeete, composant la minorité de l'assemblée, lesquels, comme les années précédentes, se sont abstenus de paraître à cette première séance, sachant que l'ouverture de la session ne pourrait par suite avoir lieu. L'absence du doyen d'âge du Conseil général, M. Bonet, président sortant, retenu chez lui par ses infirmités et celle d'un conseiller en congé, jointes à la leur, ne permettaient pas, en effet, à leurs collègues de la majorité d'atteindre le quorum nécessaire pour l'élection du bureau.

Huit jours après, conformément au décret organique du 28 décembre 1885, les conseillers généraux de la majorité, au nombre de cinq membres, se sont réunis de nouveau, ont pu alors élire leur bureau et ont voté en trois séances le budget de la colonie pour 1902 sans rien changer aux propositions de la commission coloniale dont ils font tous partie, sauf un. Le budget local de Tahiti et Moorea a donc été voté par cinq conseillers généraux. Les membres de la minorité n'ont fait acte de présence qu'à une seule séance, dans le but unique de ne pas être déclarés démissionnaires, et pour protester contre le vote, déjà acquis, du budget.

Quoiqu'affirmant, à tout propos, qu'ils sont tous dévoués à l'administration, les cinq membres actifs du Conseil général n'ont pas moins refusé, malgré les promesses qu'ils lui avaient faites antérieurement, de voter les impôts parfaitement justifiés et très modérés que le secrétaire général, son représentant, leur a proposé d'adopter pour donner au budget de Tahiti et de Moorea la stabilité qui lui manque. Ils avouent eux-mêmes qu'ils ont, avant toute autre considération, à envisager le succès de leur réélection, et ajoutent, sans détour que, pas plus que mes prédécesseurs, je ne puis nourrir l'espoir d'obtenir jamais du Conseil général le vote de taxes qui feraient participer leurs électeurs indigènes à toutes les charges de la colonie. Les Tahitiens, s'il faut en croire leurs mandataires au Conseil général, « consentiraient », en somme, à jouir des droits et prérogatives qui s'attachent à la qualité de Français, mais à condition que les Français de France qu'ils appellent encore entre eux les étrangers (popa'a) supportent à peu près seuls les principaux impôts qui alimentent le budget local, droits d'octroi de mer ou de douane.

Je crois avoir, dans les premières pages du discours que j' ai préparé pour l'ouverture de la session ordinaire du Conseil général, en novembre dernier, assez nettement défini notre situation financière pour éclairer la religion de l'assemblée locale, mais elle n'a voulu rien entendre. J’établissais dans cette courte étude, l'inégalité des impôts qui constituent la base de nos recettes locales en même temps que les risques que présente leur perception.

Nos réalisations financières dépendent en effet, entièrement, des fluctuations du commerce dont les opérations peuvent être entravées par suite du moindre événement extérieur de nature à priver Tahiti de ses communications ordinaires avec San Francisco ou Auckland.

Quand je suis arrivé dans la colonie, l'administration en était à se demander anxieusement au commencement de chaque mois, si le paquebot de San Francisco arriverait bien pendant ce mois pour que les rentrées provenant des droits perçus sur les marchandises importées par cette voie puissent permettre de payer les fonctionnaires le 1er du mois suivant. J'ai pris des dispositions administratives pour faire disparaître ces inquiétudes, mais il ne reste pas moins vrai qu'avec le système d'impôts actuel, malgré une situation financière en apparence très prospère, la colonie ne dispose pas, normalement de ressources certaines, comme il conviendrait.

Supprimer le Conseil général dont nous ne pouvons obtenir aucune réforme fiscale utile, assemblée composée; en réalité de cinq membres agissant, et le remplacer par un Conseil d'administration composé des conseillers privés, actuellement en fonction, auxquels seraient adjoints pour la discussion des questions financières et l'établissement du budget deux délégués nommés par décret sur la présentation du gouverneur pour Tahiti et Moorea, serait donner à l'administration locale l’unique moyen de remédier promptement aux vices de l'organisation financière de la colonie.

La réforme que j'ai l'honneur de vous proposer, Monsieur le Ministre, ne serait d'ailleurs que le complément de celle, si heureuse, dont l'idée vous appartient (Décret du 10 août 1899) et qui nous a permis de sortir les archipels ou établissements secondaires de l'Océanie de la situation critique dans laquelle ils se trouvaient.

Il a suffi, en effet, à l'administration, de se rendre un compte exact de leurs véritables ressources et de les décharger d'injustes contributions dans des dépenses dites à tort d'intérêt général, pour que, guidée par les lumières du Conseil privé auquel s'étaient joints les délégués de ces archipels, elle put établir sans difficulté leurs divers budgets spéciaux de l'exercice 1902 de manière à assurer tous leurs besoins.

Je ne fais pas une tournée officielle dans les districts de Tahiti et de Moorea, sans entendre toujours les mêmes doléances de la part des chefs les plus respectés parmi les indigènes. Elles peuvent, très exactement, se résumer en cette phrase : Nous étions heureux autrefois avant la création du Conseil général, toutes les divisions qui nous affligent maintenant viennent de là.

Il ne nous est malheureusement pas permis d'espérer de changement dans la composition de cette assemblée, par suite d'élections nouvelles, car les hommes tant soit peu aptes aux affaires publiques sont vraiment si rares ici, que l'on peut dire qu'ils en font tous déjà partie et reviendront toujours inévitablement, faute de concurrents, reprendre leurs sièges au Conseil général. Dans ces conditions, vous vous expliquerez, Monsieur le Ministre, pourquoi j'insiste auprès de vous pour obtenir une réforme aussi radicale dans l'organisation de la colonie.

La suppression du Conseil général a été le premier souhait que m'aient adressé les chefs d'administration et membres du Conseil privé de Tahiti en venant, me saluer, dès mon arrivée parmi eux. Cette mesure aurait, en résumé, pour résultats : de soumettre à une même organisation bien homogène, rationnelle, tous nos Établissements de l'Océanie sans exception, d'apporter l'apaisement dans les esprits, de permettre à cette colonie si jeune, aux forces vives, de se développer librement sans plus de luttes stériles, de mesquines rivalités de partis. »

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