Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Les E.F.O. veulent un député -

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Les E.F.O. veulent un député


Maurice d'Ingrenard, directeur de l'Intérieur

En octobre 1890, Frank Puaux écrit au sous-secrétaire d’État des Colonies pour réclamer un député pour les Établissements français de l'Océanie. Sa demande est appuyée par une résolution, votée à l'unanimité par le Conseil général, et par des pétitions signées par non moins de 1 400 habitants de la colonie, qui font remarquer « que le collège électoral formé par les Établissements français de l'Océanie représente une population de plus de trente mille âmes et que le nombre des électeurs inscrits dépasse 4 000, chiffre supérieur à celui de plusieurs collèges métropolitains. »

Le gouverneur Lacascade est alors en congé en France, après un premier mandat de trois ans. C'est donc son intérimaire, le directeur de l'Intérieur, Maurice d'Ingremard, qui écrit au sous-secrétaire d'État des Colonies, pour le prévenir que « cette pétition, en apparence spontanée a été signée par ordre, elle est le résultat d'une pression quasi officielle, habilement propagée par les agents les plus actifs et les plus généralement écoutés de l'honorable M. Viénot, président du Conseil supérieur des Églises tahitiennes, et de M. Goupil, conseiller privé.

A ce point de vue, Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat, je n'hésite pas à considérer comme prématurée la concession à Tahiti d'une représentation parlementaire. Deux raisons, deux seulement, suffisent à mon sens, à justifier une telle réserve qui pourrait au premier abord sembler quelque peu en désaccord avec les idées de libéralisme que, pour ma part, je me fais un bonheur d'appliquer dans la plus large mesure compatible avec le bien général et le fonctionnement régulier du service.

La première raison, Monsieur le Sous-Secrétaire d'État, est une raison de fait : il est facile de toucher du doigt l'objection par une simple pratique de quelques mois de l'existence canaque et des procédés usuels de vie publique ou de votation familiers aux Tahitiens. Cette population – quoiqu'en puissent dire des assimilateurs à outrance, dont les théories m'étaient chères avant une expérience complète de la situation – n'est point encore suffisamment mûrie, suffisamment faite aux traditions électorales pour se rendre compte de la portée d'un tel suffrage. Elle est, sous ce rapport, en tutelle, et sous la plus absorbante des tutelles, en même temps que la plus redoutable à l'occasion, la tutelle religieuse, ou mieux ecclésiastique, dont les dirigeants de l'un ou de l'autre culte savent avec tant d'aisance tirer parti pour l'intérêt exclusif de leur caste. Comme la présente pétition, l'élection se fait sur un mot d'ordre en rangs serrés, et avec une discipline dont l'autorité locale aurait difficilement raison, si – ce qu'à Dieu ne plaise dans les circonstances présentes – elle s'avisait d'établir un courant contraire aux influences régnantes du moment : catholiques et protestants sont sur ce point à même enseigne. Le district est en deux groupes, dont chacun va, à l'unanimité, à un candidat souvent inconnu mais toujours imposé.

La seconde considération que j'ai le devoir de vous mettre en relief, Monsieur le Sous-Secrétaire d'État, est d'un autre ordre, elle a trait à l'opportunité de la création projetée au point de vue de l'influence et de l'autorité de l'administration dans cette colonie. La théorie que lentement l'on tend à implanter, et que je me suis toujours appliqué à réformer sans faiblesse, est que les fonctionnaires placés à la tête de la colonie n'ont aucunement le pouvoir de diriger et de commander les autres, qu'ils n'ont qu'une préséance presque nominale honorifique, et que les indigènes aussi bien que les fonctionnaires ou agents de tout ordre seront bien mieux servis s'ils s'adressent directement à la métropole, par l'intermédiaire obligé de personnalités étrangères au monde administratif officiel, que s'ils s'en tiennent au sentiment et à la pratique pure et simple de leurs obligations hiérarchiques.

La pétition du Député se relie d'une manière intime, Monsieur le Sous-Secrétaire d'État, à l'ensemble de cette ligne de conduite que je viens de vous dénoncer : la grande majorité des électeurs tahitiens ne ressent aucunement le désir, si légitime qu'il soit en lui-même, d'être représentée à la Chambre des Députés, mais les sommités, protestantes ou catholiques, qui escomptent chacune de leur côté la majorité, dans l'élection future, les associent manu militari à leur campagne qui peut s'analyser tout entière et fort nettement d'ans cet adage d'ailleurs parfaitement avoué et constitué en devise : ayons un Député, avec lui l'interpellation, la tribune publique et la scène parlementaire, et l'administration locale sera à la merci de nos revendications. »

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