Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le « parti protestant » -

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Le « parti protestant »

En face du « parti » catholique se trouve le « parti » protestant. Parfois désigné par les colons français comme le parti de l'étranger, il regroupait Tahitiens, Église protestante et communauté étrangère. Ces trois composantes étaient liées puisque les non-français étaient pour la plupart anglo-saxons, et comme les Tahitiens étaient restés fidèles à l'Église protestante qui gardait l'empreinte des missionnaires britanniques, il était difficile de séparer la religion de la nationalité. Les leaders de ce courant étaient les pasteurs Charles Viénot(1) et Edouard Ahnne(2). Lors d'un séjour en France, Viénot est nommé contre son gré au Conseil Général. Il en devient vite vice-président, mais il se heurte rapidement à des manœuvres qu'il n'admet pas. Très actif lors des séances(3) du Conseil, ayant le courage de ses opinions, il devient la cible de violentes attaques. II écrit à Paris :

« J'ai besoin que vous sachiez que si je sors du Conseil, s'en est fini du parti tahitien ». En effet, c'est dans un contexte hostile à la religion protestante que C. Viénot et ses collègues pasteurs doivent évoluer. La suspicion envers le protestantisme est abondamment entretenue et nourrie . C. Viénot est considéré comme un obstacle à la conversion rapide et facile de Tahiti à la « religion de la France ». Assez vite, Viénot avait en effet jugé de son devoir de prolonger son œuvre scolaire par une action religieuse qui, tout naturellement avait débouché sur la politique. Contrairement à la volonté assimilationniste du clan adverse, il cherchait beaucoup plus à défendre les particularités polynésiennes. Mais, intransigeant et assez sectaire, en lutte ouverte contre la mission catholique, il lui est reproché de pratiquer une politique de partisan et surtout une politique « anglaise ».

Malgré la volonté assimilationniste de l'administration française qui ne s'est jamais opposée à la participation des Tahitiens à la vie locale, une pétition est envoyée par des « Tahitiens » au Ministre en 1881. La réclamation principale porte sur la faible représentation de ces derniers qui demandent au Ministre « de [les] préserver des ambitions des Européens dont la fortune repose quelques fois dans [leurs] ruines ». Ils terminent la pétition réclamant :

« (...) De nous obtenir un Conseil mieux proportionné à notre nombre. En cas de refus nous demandons à être administrés directement par la Métropole en qui nous avons confiance, mais pas par des Européens avec lesquels nous avons des dissemblances considérables. Si le Conseil d'Administration est maintenu, nous demandons à ce que nos intérêts y soient représentés dans la mesure de leur importance aussi bien que ceux des colons et marchands européens(4) ».

Leurs doléances sont reçues favorablement par le Ministère de la Marine qui ne veut en aucun cas faire naître un sentiment d'injustice en favorisant les seuls Français métropolitains. Malgré les oppositions habituelles de certains fonctionnaires qui pensent que les Tahitiens ne sont pas prêts à jouer un rôle politique, le ministre répond favorablement en estimant qu'il « est absolument indispensable de faciliter par tous les moyens possibles aux autochtones la défense de leurs intérêts auprès de l'administration locale. La population de Tahiti est assez intelligente pour être admise dans une proportion plus étendue au sein des assemblées locales. Pour ce faire, l'emploi du tahitien doit être permis(5) ».


Ecoles protestantes

Cette volonté des bureaux parisiens n'est pas suivie sur le terrain où le débat de la représentativité des Tahitiens se perd dans la lutte qui s'accentue entre les deux « partis » en présence. La mission d'inspection Nesty en 1889 n'est pas de l'avis du ministre quant à laisser aux Tahitiens plus de responsabilités politiques :

« Il faut bien admettre qu'en l'état actuel, on a affaire à une population enfantine, susceptible de subir telle ou telle influence, et dans ce cas, les attributions des conseils (colonial ou général) doivent être limitées(6) ».

En parlant d' « influence », la mission Nesty fait allusion au poids que revêtent les pasteurs protestants et plus largement la communauté étrangère aux yeux de la population tahitienne. Cet état de choses inquiète l'administration française à Papeete dont les craintes sont exprimées par cette observation de la mission :

« Les pasteurs protestants sont les maîtres absolus et uniques de l'esprit des populations indigènes, lesquelles n'éliront que les hommes désignés par les ministres de leur culte (...) Il est à craindre qu'une assemblée formée de tels éléments s'occupe plutôt d'intérêts religieux (...) et que l'argent de la minorité européenne et libérale ne soit employé presque exclusivement à la construction de temples somptueux et inutiles(7) ».

Tout au long du XIXe siècle, le parti protestant est assimilé à un « parti de l'étranger » puisqu'aux yeux des colons français majoritairement catholiques, les protestants sont obligatoirement sous influence britannique. Cette bipolarité politico-religieuse se retrouve aussi dans la presse.

(1) C. Viénot : (1839-1903). Pasteur missionnaire de la Société des Missions évangéliques. II débarque à Papeete le 19 décembre 1865 en tant qu'instituteur. En 1872 il acquiert l'imprimerie de la L.M.S et sept ans plus tard il fonde l'école normale.
(2) E. Ahnne: (1867-1945). Arrive à Tahiti le 26 août 1892 comme missionnaire de la Société des Missions Évangéliques de Paris et adjoint de Charles Viénot, directeur des écoles protestantes de Papeete. En 1903 et pour trente-deux ans, il devient lui-même directeur de l'école protestante des garçons.
(3) Voir les procès-verbaux des séances du Conseil général, Archives de là Polynésie française.
(4) « Pétition adressée au Ministre de la Marine par des Tahitiens, 11 novembre 1891, lettre du ministre au gouverneur, CAOM, Fonds Océanie, carton 124, dossier 140.
(5) « État de la colonie », Amiral Pallu de la Barrière, CAOM, Fonds Océanie, carton 21, dossier A 127.
(6) Mission d'inspection Nesty, 1889, CAOM, Fonds Océanie, carton 140, dossier A124.
(7) Ibidem

[V. Gleizal. Thèse de doctorat. « La colonisation des E.F.O. Délimitation, représentations et spécificités de 1842 à 1914 »]

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