Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L’élaboration d’une communauté chinoise -

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L’élaboration d’une communauté chinoise


La famille Chin Foo pose pour
le photographe Gauthier.

Un retournement de situation s'opère dès la fin du XIXe siècle : les engagés chinois, pauvres et analphabètes, laissent la place à des hommes dynamiques, qui, comme Chin Foo, sont issus d'un milieu privilégié. En 1898, le gouverneur Gallet écrit : « Les voiliers de San Francisco ont amené 31 nouveaux Chinois qui sont venus grossir le nombre de patentés à Papeete... Aucun des nouveaux venus ne se livre à l'agriculture, ni à l'exploitation d'un métier ». Il préconise d'imiter la politique néo-zélandaise d'immigration qui, depuis 1881, décide que chaque nouvel arrivant doit verser 2 500 F : la population chinoise dans ce pays est alors passée de 5 000 à 2 750 individus en 1906. Le Conseil général, composé essentiellement de commerçants français, vote en 1897 l'instauration d'une taxe identique, puis en 1898, une autre taxe pour les résidents chinois de Tahiti non agriculteurs. Dans le même temps, les différents journaux de l'île, le Messager de Tahiti, Le Libéral, le Courrier de Tahiti, auxquels vient se joindre bientôt Les Guêpes de Gauguin, lancent une campagne extrêmement virulente contre « l'invasion jaune », déjà amorcée, il est vrai, dans les autres pays du Pacifique. Pourtant le Conseil d'Etat, saisi à la demande de Maître Goupil, défenseur de la communauté chinoise, rejette les décrets de 1898, ainsi que celui du 28 décembre 1908 qui, selon le vœu de la Chambre de Commerce, instituait une taxe annuelle de séjour pour les Chinois autres qu'agriculteurs. Le gouvernement français ne suit donc pas la colonie, d'autant que ses représentants sont rarement d'accord quant à la politique à mener à ce sujet. Ainsi le gouverneur Cor écrit en 1911 encore, que « dans un pays où le commerce avait une tendance à être monopolisé par quelques grosses maisons de commerce, pour la plupart étrangères, les Chinois ont fait naître une concurrence dont profitent tous les consommateurs ». Il serait faux, de plus, de considérer que tous les colons soutiennent cette politique anti-chinoise : les agriculteurs sont les premiers à s'élever contre les arrêtés de 1897 et 1898, qui les privent d'une main-d’œuvre « sérieuse et travailleuse ». En 1911, la population chinoise ne compte-t-elle pas 646 employés ou hommes de peine, pour 224 patentés et 117 agriculteurs (plus 48 infirmes ou vieillards) ? C'est dire combien les Chinois représentent un important réservoir de main-d’œuvre, même s'il est vrai que, de plus en plus, ils se louent à des compatriotes déjà en place et non à des Européens.

C'est qu'en effet à partir de 1907, l'immigration croît d'une façon très rapide et prend une ampleur considérable : pour 44 arrivées nouvelles cette année-là, on en compte 138 en 1909, 237 en 1910 et 485 en 1911. D'après G. Coppenrath, entre 1907 et 1914, 2 512 immigrés asiatiques débarquent dans la colonie dont les premières femmes (1907) (voir doc). Seule la Première Guerre mondiale enraye quelque temps le mouvement, qui reprend de plus belle dès 1921, d'autant qu'une ligne Hong Kong-Papeete a vu le jour et que la plupart des pays du Pacifique ont fermé leurs portes aux Asiatiques 2 552 Chinois, dont 400 femmes, s'établissent dans la colonie. Mais de quelle nature est cette immigration ? Revêt-elle un caractère définitif ? Tout semble indiquer que non. D'abord, de 1926 à 1932, plus d'un millier de Chinois repartent. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, arrivées et départs se succèdent, de moins en moins nombreux il est vrai, mais imprimant un caractère fluctuant à ce groupe ethnique. Surtout, les grands départs de 1947 et 1948 conduisent 757 chinois à abandonner Tahiti pour leur patrie. C'est dire combien, jusqu'à cette date, pour la majorité des immigrants, Tahiti n'est qu'un lieu de passage, même si, en l'absence de contrats de travail à durée limitée, on réside de plus en plus longtemps dans la colonie.

L'échec du rapatriement de 1947-48, essentiellement en raison de la prise de pouvoir par le parti communiste chinois de Mao Tse Toung en 1949, va conduire à un changement, d'autant que Tahiti ferme désormais ses portes aux immigrés.

Associations, écoles, temple...

A la veille du premier conflit mondial (voir doc), les Chinois forment 3,5% de la population des E. F. O. : ce chiffre passe à plus de 10% en 1926, et se maintient jusqu'en 1962. Mais de 1 137 en 1911, les Chinois ont atteint le chiffre de 9 527 en 1952 : ils forment donc une communauté importante, d'autant qu'elle apparaît profondément soudée et différenciée.

En 1875, les Chinois sont regroupés en congrégation par l'administration coloniale, qui lui reconnaît ses propres chefs, chargés de rendre compte aux autorités : d'entrée donc, les Chinois sont marginalisés, et ce jusqu'en 1933, date à laquelle ce système est abandonné. En fait, c'est dès 1872 que la première organisation chinoise voit le jour : la société de secours mutuel Si Ni Tong achète un terrain où elle bâtit un dispensaire, un temple et une maison de refuge. Elle verse des allocations de subsistance aux vieillards. Mais cette association pâtit des querelles idéologiques qui secouent la Chine de cette époque. Des associations rivales voient le jour, dont les membres s'affrontent parfois avec violence. De ces luttes intestines sortent finalement l'Association philanthropique chinoise, le Kuo Min Tang, et le Koo Men Tong, tandis que le Si Ni Tong conserve le patrimoine foncier de la communauté.

Contrairement aux premiers Chinois de 1865, les nouveaux immigrants ne cherchent pas à s'assimiler à la société polynésienne. Surtout, la venue de femmes (voir doc) empêche les mariages mixtes de la première génération, mais permet en revanche de reconstituer les familles traditionnelles. Les enfants, nombreux, suivent les cours des écoles chinoises des associations. Education, mariage, religion, enterrement, sont autant de distinctions profondes qui permettent à la minorité asiatique de demeurer solidaire et profondément homogène.

[P.Y. Toullelan. Chap. 6, vol. 7 , Encyclopédie de la Polynésie]

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