Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Tractations de Chessé, avril/mai 1880 -

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Tractations de Chessé, avril/mai 1880

Dans un rapport le commissaire Chessé révèle toutes les tractations qui ont lieu dans les coulisses pendant les mois d'avril et mai.


Isidore Chessé, le premier gouverneur civil

« Pendant toute la maladie du Roi, je ne manquai pas un seul jour de l'aller voir, avec ma femme et mes enfants : c'était une attention à laquelle Pomare était sensible et qui me permettait de surveiller certaines menées. Naturellement, mes visites furent commentées et déplurent à certaines gens : on trouvait que décidément, je commençais à avoir trop d'empire sur l'esprit du Roi.

On agit en conséquence.

Je fis de même.

Je savais que le Roi avait l'intention de me demander l'annulation de la déclaration du 29 mars, qui avait fait peur : déjà le Roi m'en avait parlé et je lui avais répondu simplement que la déclaration était momentanément annulée par le fait même de son retour à Papeete, que la preuve était que, depuis son retour, je lui avais fait signer dès ordonnances, que cette déclaration était bonne, parce qu'elle servirait aussi pour toutes les autres absences que ferait le Roi.

Pomare était convenu avec moi que c'était bien, mais, après mes raisonnements, en vinrent sans doute d'autres plus puissants, puisque peu de temps après, un jour que j'allais voir le Roi, il tira de dessous un traversin du canapé sur lequel il était couché, le journal qui contenait la fameuse déclaration et, en me le montrant : « Tenez », me dit-il, «voici cette déclaration que je voudrais voir annuler par une autre déclaration de vous, mise dans le Journal, pour que je redevienne le Roi. »

Au lieu de répondre au Roi, je lui demandai qui lui avait donné le conseil de me demander cela. Il me répondit que l'idée était de lui seul et, malgré tout ce que je pus faire, je n 'obtins pas d'autre réponse.

« C'est extraordinaire, lui dis-je alors, vous avez la même idée que telle et telle personne qui ne sont pas cependant de vos amis, — ni les miens, » ajoutai-je en riant.

Puis, voyant l'insistance du Roi à obtenir cette contre-déclaration, et après avoir réfléchi un instant, je me décidai à ouvrir le feu «Non seulement», dis-je au Roi, moitié riant, moitié sérieux, « je ne crois pas qu'il faille annuler cette déclaration dont nous parlons, mais j'ai confiance qu'avant longtemps, vous verrez que le gouvernement de la République Française aime tellement votre peuple, qu'il lui porte tant d'intérêt et qu'il a de si bonnes intentions à son égard, que vous-même me demanderez à rendre définitive, pour le temps de votre présence comme celui de votre absence, la renonciation temporaire que vous avez faite de vos droits et pouvoirs en faveur de la France. »

Puis je lui parlai de différentes organisations mises à l'étude, réunion du budget local au budget indigène, la création d'un Conseil colonial, moitié français, moitié indigène, d'un conseil tout indigène, réorganisation des écoles, augmentation des traitements des chefs.

« Oui », dit-il, quand j'eus fini, « tout cela est très bien, j'ai grande confiance en vous. Nous verrons. »

Chaque jour je m'entretins avec le Roi des organisations nouvelles, je lui parlai aussi des dettes laissées par sa mère et dont le montant restant à payer est de 20 mille francs environ, je lui montrai la situation actuelle et l'avenir tranquille, je l'assurai que la France lui ferait une pension supérieure à sa liste civile actuelle, et qu'on lui conserverait d'ailleurs, à lui personnellement, tous les honneurs et préséances de la Royauté.

Il répugnait à Pomare de croire qu'il ne serait plus rien et qu'il ne serait pas salué à coups de canon, quand il irait à bord des navires de guerre. Enfin, je lui dis que je ne voyais aucun inconvénient à ce qu'il conservât aussi sur son palais, tant qu'il le voudrait, l'ancien pavillon protecteur de Tahiti.

Je faisais du chemin dans l'esprit du Roi. J'avais déjà jeté quelques jalons du côté des chefs, je cherchai dès lors plus positivement à connaître l'opinion de quelques-uns des plus importants et à les amener à la mienne. Je fus assez heureux pour y réussir. Doucement, lentement, sont deux mots que l'on doit toujours avoir à l'esprit, ici.

Petit à petit, le terrain fut préparé, du moins il me sembla tel.
Le 26 juin, après une conversation plus pressante avec le Roi, je lui demandai s'il voulait que je lui montre par écrit ce que je croyais qu'il devait faire. Il me dit que oui, et séance tenante, sur une table de la véranda, au bord de la mer, à Papaoa, où nous étions, je lui donnai un projet de déclaration de renonciation de tous ses États en faveur de la France.

Après en avoir pris connaissance, il me dit que c'était bien, qu'il allait y songer, et il me demanda si je voudrais réunir les Chefs pour en causer avec eux, qu'il ne pouvait rien faire sans eux. Je pris jour avec lui et il fut convenu que je convoquerais les chefs pour le mardi, 29.

En même temps, et pour dissiper les craintes du Roi, en ce qui touchait la situation financière de ses frères, je dis à Pomare que la France ferait des pensions viagères à chacun des membres de la famille royale, « y compris la Reine, » ajoutai-je en riant, ce à quoi le Roi ne fit aucune observation : pour lui, la Reine n'existe pas.

Donc, le 29 juin à 8 heures 1/2 du matin, tous les Chefs de Tahiti et de Moorea étaient réunis avec le Roi, à l'hôtel du Gouvernement.

Je fis un rapide exposé de la situation politique de Tahiti. Un interprète lut divers projets d'arrêtés donnant une organisation nouvelle, puis, après avoir fait part aux chefs des entretiens que j'avais eus avec le Roi, concernant la question de remise du pouvoir, je leur montrai, que leur intérêt comme le nôtre, était d'arriver le plus tôt possible à la fusion complète. Enfin, je fis donner lecture du projet de déclaration entendu avec le Roi, et que Pomare, par considération pour ses chefs, n'avait pas voulu signer avant d'en avoir conféré avec eux. Le Roi était auprès de moi et approuvait.

Après le sacramental : « J'ai dit ! », j’avais brûlé mes vaisseaux.

Un orateur se leva : c'était Maheanuu, le pasteur, en même temps chef du district de Faaa, c'est l'homme le plus éloquent de Tahiti, où ils le sont tous. Maheanuu est marié à la soeur de Mme Salmon. Qu'allait-il dire ?

J'avais eu avec lui quelques conversations assez importantes, il m'avait assuré de son dévouement, mais compter sur le tempérament de l'Océanien, c'est s'exposer à compter deux fois.

Pendant tout le temps que parla Maheanuu, je fus d'autant plus ému que je ne comprenais pas ce qu'il disait : répondait-il oui ou non ? Engageait-il les chefs à s'associer au Roi, pour remettre entre les mains de la République française leurs destinées et celles de leur pays ?

Après une épreuve aussi rude pour la patience patriotique la mieux trempée, j'eus enfin la satisfaction d'entendre l'interprète que j'interrogeai d'un regard que je cherchai à rendre calme et froid, me dire : « C'est très bien ! » Puis il me traduisit la harangue de Maheanuu.

Je remerciai Maheanuu qui vint alors à la table et signa au bas de la déclaration, en laissant une place libre pour la signature du Roi. Les Chefs vinrent ensuite, les uns après les autres, serrer la main au Roi et à moi, me dire une parole de remerciement et de contentement, puis signer.

Enfin, Pomare lui-même signa, en tête. Je fis signer également les interprètes et M. Caillet qui est pour moi une sorte d’aide-de-camp, à tout faire, (mon aide-de-camp et mon secrétaire sont tous deux en mission), puis, je mis au bas de l’acte une formule d’acceptation de la déclaration royale et je signai. »

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