Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - La démission du président Jean Millaud. -

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Les rapports conflictuels entre l’ administration et l’ Assemblée

1 - Démission du président Jean Millaud 20 octobre 1951

Dès les premières sessions, l'assemblée tient tête au gouverneur ou critique sans ménagement le ministère de la FOM, que ce soit au sujet des dépenses obligatoires ou du rôle joué par le conseil privé. Le président Jean Millaud remplace J. Quesnot en 1949. Il lance de dures attaques contre l'Administration.
Le gouverneur Anziani a dit de lui qu'il était "un adversaire impitoyable" mais "loyal". Le 19 octobre 1951, répondant au discours d'ouverture de la session budgétaire, prononcé par le gouverneur Petitbon, J. Millaud prononce un long discours et s'écrie :
"Nous maintenons une Administration ruineuse, inadaptée aux contingences, aux circonstances... insuffisante en productivité et en efficacité, alors que pléthorique. Cette grande famille monnaie son temps, son dévouement, ses talents, avec usure, et étend son règne économique avec despotisme, sur un pays dont les deux tiers de la population déplorent l’insuffisance de son pouvoir d’achat et évoquent constamment l’insécurité du lendemain. Soixante-dix gouverneurs, entourés de leurs équipes, illustrent depuis quatre-vingts ans, mon faible exposé. Quelles sommes d’erreurs avons-nous pu constater ?
Quelles sanctions prises... Je vous laisse établir le bilan. Mais le plus grave tient en ce que notre avenir repose sur cet état d'insouciance de l'Administration et notre asservissement à la cause de son personnel...
Tournons-nous vers la Justice. Que faisons-nous pour suppléer à son impuissance partielle ?
"

À ces mots le gouverneur et les membres du conseil privé quittent la salle. Après leur départ, le président poursuit ses critiques et déplore qu’on ait « supprimé les tribunaux indigènes au lieu de codifier certaines de leurs lois et de vulgariser quelques-uns de leurs principes ». Pour lui, il ne fallait pas détruire ce qui était « s’il n’existait pas un produit de même valeur », alors que des siècles avaient « éprouvé la forme et l’esprit de la juridiction locale ». Il souhaite une adaptation de la Justice au pays et « un réveil des pouvoirs publics qui ont fait preuve d’une regrettable négligence dans l’application des textes existants ».
Il réclame également une évolution statutaire vers l'autonomie administrative et financière, "vers cette décentralisation que la Constitution nous a promise depuis 1946" qui éviterait des dépenses inutiles imposées par l’Administration. Il s’en prend aussi à l’enseignement dans les îles :
"On s’obstine à tenter d’inculquer des rudiments d’une instruction point adaptée à la compréhension [des enfants], dans une langue qu’ils ignorent encore, à des élèves dont un sur cent est susceptible de soutenir une conversation en français, après huit années d’école.
Le cours de l’Aveyron, le sommet des Alpes, les tribulations de la guerre de Cent ans passent ainsi sans profit, dans le souvenir éphémère de jeunes cervelles qui ignorent l’importance de l’Océan Pacifique sur le globe, la position de l’Océanie française sur cet Océan, et particulièrement de leur île par rapport à Tahiti… On leur fait perdre leur temps et nous gaspillons nos fonds…
Les Tahitiens étaient autrefois plus évolués […] D’un peuple de caractère, on a fait un peuple d’hébétés, de gens inertes qui paraissent indifférents, parce qu’ils n’éprouvent même plus le besoin de dire que nous les décevons...
"

Pour lui, quand l’Administration envisage une réforme, elle produit 80 pages dactylographiées au langage hermétique, qui se conclut par la nécessité de faire appel à un spécialiste… dont le coût de l’étude est à la charge de l’assemblée.
Il dénonce les inégalités sociales masquées par le fait que de « nombreuses voitures américaines sortent avec une belle régularité des cales des cargos ».
Pourtant, il refuse à l'avance d'être qualifié d'anti-français : "nous sommes de la grande famille française".

Les réactions des conseillers sont vives avec les interventions d’Albert Leboucher, Marcel Pin et Alfred Poroi. Ce dernier réplique que « bien entendu nous avons beaucoup de choses à reprocher à l’Administration, mais nous devons quand même reconnaître les bienfaits de la France ». Seul, Paul Bernière soutient le président.

Le lendemain, 20 octobre, le représentant de l’Administration n’est pas là. Jean Millaud déclare immédiatement :
« Je crois savoir que l’Administration ne veut pas participer à nos débats tant que j’assumerai la présidence. Par ailleurs, j’ai pu constater que je n’avais pas tout l’appui que j’aurais souhaité de votre part.
Je tiens par conséquent à vous faire savoir que je remets la présidence de cette assemblée à M. Leboucher 1er premier vice-président.
[…] je l’ai fait uniquement dans un but tahitien et français, parce que j’aime mon pays et parce que je suis français
».

Albert Leboucher le remplace donc à la présidence de l'assemblée jusqu'à la fin de 1952, mais Jean Millaud poursuit ses attaques contre l'Administration, émettant de véhémentes critiques que le gouverneur Petitbon supporte mal (1).

Au cours de la séance du 3 novembre 1951, J. Millaud demande à l’assemblée de publier son discours pour « éclairer le public » qui, mal informé, l’accuse d’avoir émis des opinions anti-françaises. Comme le secrétaire général ne répond pas à la question d’A. Poroi sur ce que pense l’Administration de ce discours, A. Poroi reprend : « Alors l’Administration se laisse attaquer et ne répond pas ? » Ainsi est mise en lumière la divergence entre les élus en ce qui concerne l’attitude à adopter vis-à-vis de l’Administration.
Finalement, l’assemblée accepte de publier le discours.
Si le secrétaire général n’a pas répondu au nom du gouverneur, il a néanmoins montré son agacement en signalant la lettre du Chef du service judiciaire, mécontent parce que la Justice a été attaquée et que, constitutionnellement, elle ne peut pas l’être.

Dans la séance du 7 novembre, a été lue la réponse du procureur (A. de Monluzun) au discours de J. Millaud. Le procureur craint que les « violentes attaques ne laissent subsister parmi d’innombrables justiciables du ressort des erreurs fâcheuses ». Il rappelle le principe de la séparation des pouvoirs.
En affirmant qu’on avait fait un « peuple d’hébétés », J. Millaud n’aurait pas hésité à entreprendre le procès des juges actuellement en service, sans épargner le Législateur de la métropole. Le procureur critique les tribunaux indigènes. Il lance une attaque étonnante contre les habitants du pays. « Bien souvent, dit-il, le Tahitien ne sort de l’indivision familiale que pour vendre son lot et avoir, de cette façon, un peu d’argent à gaspiller à Papeete ».
J. Millaud avait mis en cause les magistrats dont le séjour se prolonge. Le procureur répond que des magistrats éphémères seraient peu aptes à connaître les coutumes. Il rappelle également le principe de l’inamovibilité des juges. Il conclut par ces mots grandiloquents :
« Les magistrats doivent à la mission sacrée dont ils sont investis de n’admettre aucune censure injustifiée, de ne tolérer aucune atteinte à leur honneur. Saper leur autorité, c’est menacer les bases de l’édifice social ».

Le discours de J. Millaud et les réactions qu’il suscite révèlent le malaise qui s’installe dans cette assemblée, dont les pouvoirs sont contenus par le statut et dont l’action est jugée inefficace par Pouvanaa et le RDPT. J. Millaud veut sans doute montrer par son discours qu’il défend lui aussi les intérêts du Territoire, mais nombre de ses collègues ne souhaitent pas s’engager dans un combat contre le gouverneur et, au-delà de sa personne, contre la France.

(1)Archives de l'OM, carton Océanie 136, lettre n° 56/S/CAB du 2 décembre 1951, adressée au ministre et classée "secret".
[J.M.Regnault]

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