Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le 29 juin 1880 -

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Le 29 juin 1880

Récit officiel, émanant du bureau du commissaire Chessé :


Illustration naïve représentant la scène de "réunion de Tahiti à la France"

« Nos colonies désormais comptent une sœur de plus : Tahiti vient de se donner à la France, sa protectrice depuis près de quarante années - événement mémorable, récompense bien due aux sacrifices sans nombre que notre généreuse patrie s'était imposé pour faire de ce beau pays une colonie, entre toutes, florissante et prospère.

Mardi 29 juin 1880, à midi, M. le Commandant convoquait à son hôtel MM. les chefs de service et de corps, les notables de la ville, et leur faisait part de l'immense résultat obtenu.

Cette conquête pacifique s'est accomplie d'une manière toute naturelle, amenée pour ainsi dire par la force des choses, grâce aux efforts intelligents et constants d'une administration soucieuse des intérêts de la mère-patrie.

En quelques mots rapides, il exposait brièvement les pourparlers, les négociations qu'il avait dû poursuivre.

Le Roi, qu'une maladie assez longue venait d'éprouver, avait songé à l'avenir : il s'en était entretenu avec le Commandant Commissaire de la République, puis, encouragé par la confiance qu'il avait en la France, par sa sympathie pour ce grand pays, certain qu'il était aujourd'hui des bonnes dispositions du gouvernement français à l'égard de son peuple, il avait pensé pouvoir remettre au Chef de la colonie l'administration générale de ses États et tous ses droits et pouvoirs sur Tahiti et dépendances.

Après avoir pris leur avis et de concert avec eux, le Roi, le matin même, avait signé avec tous ses chefs la réunion définitive à la France de tout ce qui s'était appelé jusqu'alors les États du Protectorat.

L'annexion de l'archipel des îles de la Société à la France se trouvait donc être un fait accompli. En présence d'une pareille œuvre, des acclamations enthousiastes retentirent ; et le Commandant Commissaire de la République reçut, avec une émotion patriotique facile à concevoir, les félicitations chaleureuses de ceux qui l'entouraient.

Pendant qu'au gouvernement on est encore sous l'impression produite par l'annonce d'un tel événement, comme un éclair la grande nouvelle se répand par la ville et la met en rumeur. On s'aborde, la joie au cœur, avec des serrements de main significatifs plus éloquents que de longs commentaires. A tous les coins de rue, des groupes se forment, animés, remuants, bruyants. Français, Tahitiens et étrangers échangent leurs impressions, qui toutes se résument en une seule : satisfaction générale, complète ; enthousiasme réel et sincère. On entrevoit une ère nouvelle de bonheur et de prospérité pour tous ; il semble qu'une seconde vie va commencer pour ce charmant coin de terre qui fut autrement la Nouvelle-Cythère de Bougainville et qu'aujourd'hui la France a l'orgueil de compter parmi les plus beaux fleurons de sa couronne.

L'après-midi se passe en préparatifs de toutes sortes : invitations, convocations, etc. C'est une fête nationale qu'on va célébrer, toute la population sera sur pied.

Bien avant l'heure fixée pour la cérémonie, les quais se couvrent d'une multitude empressée, curieuse, avide de voir. Les Tahitiens, pour qui tout est prétexte à divertissement, n'ont pas manqué d'accourir.


Proclamations conjointes de Pomare V
et du commandant commissaire de
la République

Mais il faut bien le dire, et cela à l'honneur de tous nos chers compatriotes, colons, négociants, fonctionnaires, employés grands et petits, ce sont eux encore les plus nombreux. Pas un n'a fait défaut. L'âme de la France est là, on le voit, on sent que dans toutes ces poitrines battent des cœurs dévoués au pays. A la pauvre grande nation héroïque et qui n'a jamais désespéré, ses enfants exilés apportent tous dans ce grand jour le témoignage de leur attachement et de leur fidélité. Après le deuil, semblent-ils dire, voici venir la joie. Tahiti, avec son sol fertile et ses ressources si variées, venant enrichir la patrie commune, console de bien des douleurs, efface aussi les cruels souvenirs.
A trois heures, Mme Chessé au bras du Roi, M. le Commandant Commissaire de la République, les princes Ariipeu et Teriitapunui se rendent sur le quai, où les attendent MM. l'Ordonnateur, le procureur de la République, les chefs de service et de corps. Les cavaliers d'escorte marchent en avant. A l'arrivée du cortège, la Marseillaise retentit.

Un mât de pavillon a été dressé à la hâte au bord de la mer. Au pied du mât se tient un piquet d'honneur composé de quelques hommes des divers corps de la garnison. Afaitaata, un Tahitien sorti de la foule, un artilleur, un matelot et un soldat d'infanterie de marine tiennent en main la drisse du pavillon. Un peu à droite, on voit une batterie de campagne qui saluera tout à l'heure l'emblème de la réunion à la France de Tahiti et des archipels qui en dépendent.

On se groupe autour du Commandant, qui aussitôt, au milieu d'un religieux silence, lit d'une voix ferme et accentuée cette proclamation :

Habitants de Tahiti et dépendances, S. M. le Roi Pomare V vient de signer l'acte de réunion de tous ses États à la France.

Sa Majesté a reconnu, d'accord avec nous et avec ses chefs, qu'il était devenu nécessaire, dans l'intérêt de tous, que les deux gouvernements fussent réunis en un seul.

Désormais les deux pays ne font plus qu'un.

Cette grande détermination lui a été inspirée par le désir de faire entrer d'une manière définitive et irrévocable tous les peuples de ses îles dans la grande famille française, et surtout par la conviction profonde que pour se mettre plus rapidement au niveau de la civilisation et du progrès actuels, il est nécessaire de ne plus faire qu'une seule et même nation avec celle qui, en 1842, a pris Tahiti sous sa protection et n'a cessé de la guider depuis dans la voie de l'avancement et de la transformation.

Adressons donc tous nos remerciements les plus sincères à S. M. Pomare V pour cet acte de désintéressement intelligent.

Le Roi Pomare conserve toujours son titre de Roi, avec tous les honneurs et privilèges attachés à ce titre : le respect et l'affection dont il sera entouré seront plus grands encore que par le passé.

Que de ce jour mémorable date une ère nouvelle de progrès et de prospérité digne de l'époque qui verra s'abaisser la barrière de Panama, qui fera de Tahiti, relâche naturelle de toute la navigation à vapeur transpacifique, le pays le plus beau et le plus fortuné entre tous.

Tahitiens

Le Roi vous fait remise de l'impôt de la liste civile, qui désormais ne sera plus perçu.

La France, qui vous aime, vous reconnaît définitivement pour ses véritables enfants ; elle vous donne son nom, elle vous couvre de son drapeau, elle vous assure qu'elle ne vous abandonnera jamais

Le jour de votre réunion définitive à la France complète l'œuvre commencée depuis quarante ans ; il lui permet de compter sur vous comme vous pouvez compter sur elle, et il assure à Tahiti un avenir de progrès, de prospérité et de bonheur.

Vive la France !

Vive Tahiti !

Cette proclamation est immédiatement traduite en tahitien par M. l'interprète Cadousteau. Des vivats, des hurrahs enthousiastes accueillent les paroles de M. le Commandant Commissaire de la République.

Alors M. Poroi, porte-parole de S.M. Pomare V, lit à son tour la proclamation du Roi.

Tahitiens,

Je vous fais savoir que, de concert avec M. le Commandant Commissaire de la République et les chefs de district, je viens de déclarer Tahiti et ses dépendances réunies à la France. C'est un témoignage de reconnaissance et de confiance que j'ai voulu donner à la nation qui, depuis près de quarante années, nous couvre de sa protection. Désormais notre archipel et ses dépendances ne formeront plus avec la France qu'un seul et même pays.

J'ai transféré mes droits à la France ; j'ai réservé les vôtres, c'est-à-dire toutes les garanties de propriété et de liberté dont vous avez joui sous le gouvernement du Protectorat. J'ai même demandé de nouvelles garanties qui augmenteront votre bonheur et votre prospérité.

Notre résolution, j'en suis certain, sera accueillie avec joie par tous ceux qui aiment Tahiti et qui veulent sincèrement le progrès.

Nous étions déjà tous Français de cœur, nous le sommes aujourd'hui en fait.

Vive la France !

Vive Tahiti !

Des acclamations semblables à celles qui avaient déjà salué la proclamation du Commandant répondent à celle de Sa Majesté.

Afaitaata prononce alors une petite allocution qui paraît faire une grande impression sur ceux qui l'entourent. Il couronne, du reste, la péroraison de son discours de vigoureux cris de « Vive la France ! Vive Tahiti ! » poussés avec une conviction qui aurait suffi à elle seule à lui conquérir toutes les sympathies.

Daniela, l'orateur bien connu, lui succède. Il s'adresse au Roi. C'est au nom du peuple tahitien qu'il va parler.

Il rappelle à Sa Majesté que son auguste mère, autrefois, n'eut pas de plus zélé défenseur que lui. Mais la lumière s'est faite sur certains agissements intéressés ; il a compris dès ce moment que le bonheur et la tranquillité de Tahiti étaient invinciblement attachés au drapeau de la France. Dès lors, il a laissé là rancune, animosité, ressentiment, pour ne plus voir dans les couleurs de la chevaleresque nation qu'un gage de paix et de sécurité. A-t-il besoin de dire que les Français le comptent, depuis longtemps parmi leurs meilleurs amis ? Il se garderait bien de laisser passer l'occasion qui lui est offerte de leur témoigner encore une fois sa vive gratitude, et il prie M. le Commandant d'en agréer l'hommage.

« Vive la France ! Vive Tahiti ! Vive Pomare ! » s'écrie-t-il.

Mais tout n'est pas dit. Une surprise qu'à coup sûr on peut dire agréable, est réservée au peuple de Tahiti. M. Cadousteau s'avance et déclare, au nom du Roi et du Commandant, les prisons ouvertes, et grâce pleine et entière accordée à 36 détenus tahitiens. Des hurrahs lui répondent, qui prouvent combien cette mesure va droit au cœur des assistants.

Enfin le moment solennel est arrivé. A un signal donné, les trois couleurs, hissées lentement au faîte du mât, flottent dans les airs, aux accents patriotiques de la Marseillaise jouée par la fanfare locale. Le clairon sonne aux champs, et pour couronner tout cet appareil imposant, le canon vient mêler sa formidable voix au concert joyeux. La batterie de campagne, le mont Faiere et le Beaumanoir tonnent à qui mieux mieux et saluent de 21 coups chacun.

C'en est fait : Tahiti et la France n'auront plus désormais qu'une même tête, qu'un même cœur.

L'émotion est indescriptible.

Les navires en rade ont pavoisé ; les maisons de commerce et les notables de la ville ont arboré le pavillon tricolore au signal donné par la salve. Certains même ont devancé ce signal, n'écoutant en cette occasion que la voix du patriotisme, plus forte que celle du canon.

La salve terminée, tout le monde se presse autour de Mme Chessé, du Roi et du Commandant. Chacun veut serrer la main à ceux qui viennent de présider à cette grande fête de famille ; puis on regagne l'hôtel du Gouvernement aux acclamations spontanées de la foule se pressant sur le passage du cortège.

Dire que l'attitude de la population indigène fut celle qu'on était en droit d'attendre 'd'elle serait superflu pour qui connaît les Tahitiens, leur amour pour la France et ses institutions. Français de cœur depuis longtemps, ils ont accueilli l'acte qui les fait Français de fait avec un enthousiasme naturel autant que légitime.

Ils savent que le nouveau drapeau qui flotte aujourd'hui partout à Tahiti et dépendances n'a pas d'autre signification que réunion à la France par donation librement consentie, et que cet emblème devient pour eux une garantie de concorde, de paix et de tranquillité assurées par des institutions nouvelles tenant grand compte des besoins, des mœurs et des coutumes du pays.

A l'avenir maintenant à leur montrer quels bienfaits ils ont à attendre de cette communauté d'idées avec nous ; à l'avenir appartient le soin d'asseoir sur des bases inébranlables chez cet excellent peuple de Tahiti la confiance et l'amour qu'il a déjà pour notre belle patrie.

A l'œuvre donc ! et prouvons à nos nouveaux frères (cela ne nous sera pas bien difficile à nous Français) qu'ils n'ont pas d'amis plus véritables et plus sincères que les fils de la Grande et Généreuse Nation. »

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