Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Rapports de P. Gauguin et de l’administration -

Sommaire

Le kiosque

La presse de l'époque

Le kiosque

! Vous êtes ici : Les événements marquants | 1885-1903. Le Conseil général | Rapports de P. Gauguin et de l’administration

Rapports de P. Gauguin et de l’administration

« A mon arrivée à Papeete mon devoir (chargé d’une mission) était d’aller faire ma visite au gouverneur, le nègre Lacascade – célèbre par sa couleur, par ses mauvaises mœurs, par ses exploits antérieurs à la banque de Guadeloupe, récemment par ses exploits aux îles Sous-le-Vent. Malgré toutes les récriminations du roi Pomare, les cris de la colonie française à Tahiti, cet homme néfaste et incapable était inamovible. Partout dans le ministère on répondait invariablement « dettes à payer ». N’obtenait une place du souverain distributeur que celui qui avait une femme ou une fille à lui offrir. De part et d’autre quelle vénalité.

Ce fut donc avec tristesse, et peut-être l’arrogance du dégoût sur le visage que je fis ma visite chez le gouverneur, le nègre Lacascade.

Je fus reçu avec courtoisie. Du reste étant annoncé comme peintre par le ministère des Colonies, avec défiance, ce métier rare à Tahiti étant peu probable, celui d’espion politique plus supposable.

Je me retirai : ce fut tout. Et tout le monde à l’envi de me croire autre chose que je n’étais. Et cependant j’avais des cheveux longs, point de casque blanc et surtout d’habit noir. J’eus beau déclarer que je n’avais pas de subsides du gouvernement, que j’étais pauvre, artiste seulement, tout le monde se tenait sur le qui-vive. C’est que dans une ville comme Papeete il y a beaucoup de partis : Gouverneur, Maire, évêque protestant, missionnaires catholiques, et Mesdames.

A ce point qu’un jour de fête du 14 juillet deux dames de magistrats se crêpaient le chignon sur la place publique, se jetant à la tête la faveur du gouverneur, et les maris, d’honorables magistrats de colonies, prenant fait et cause pour leur moitié se donnaient des coups de canne.

Ce fut terminé comme toujours par un renvoi de la colonie et ces messieurs eurent de l’avancement.

On comprendra aisément combien j’eus hâte de fuir la ville de Papeete, ses fonctionnaires et ses soldats, d’aller étudier et prouver enfin qu’en ce monde je n’étais rien : un homme libre, un artiste. Finalement on se rendit à l’évidence et les saluts disparurent.

Au bout de dix-huit mois, un magistrat honnête homme celui-là (mal vu probablement pour cela) s’émut des difficultés que j’avais à travailler et me conseilla de demander au gouverneur la place de juge de paix aux Marquises.

Elle était vacante depuis longtemps, disait-il, et il était nécessaire que ce poste soit rempli. Il était occupé autrefois par un imbécile et incapable de 1re classe et malgré tous les refus du conseil général, le gouverneur avait placé là un favori – puis l’avait rapatrié en France comme fonctionnaire avec tout le luxe désirable, cela sans aucun droit – avec des fonds trouvés on ne sait où, et passés au chapitre des écritures : chapitre x… C’était presque une sinécure comme perte de temps et je pourrais ainsi continuer des travaux utiles.

C’était tenter vraiment le Diable.

— Ah Monsieur Gauguin, quelle folle idée vous passe par la tête et qui peut bien vous l'avoir suggérée ? Vous ne savez pas quelles aptitudes spéciales il faut avoir pour remplir ce poste délicat, et quelles études préliminaires, etc. Non je vous le dis en vérité c'est impossible : ce serait une nomination qui ferait le plus mauvais effet.


Les gendarmes Loesh et Charpillet

J'étais en admiration du génie de ce fumiste qui en une minute, à premier examen, pouvait juger de mon incapacité et avec autant de courtoisie m'indiquait le mauvais effet que je ferais comme Juge de paix.

Je saluai et me retirai, comme le renard jurant qu'on...

Plus tard quand je dus rentrer, fort des promesses qu'on m'avait faites à mon départ, j'écrivis aux Beaux-Arts ma triste situation pour rentrer : voyage cher.

Cinq mois après j'eus une double réponse : Des Beaux-Arts, on demandait au cher collègue, Monsieur Etienne des Colonies, de faire le possible pour faire revenir M. Gauguin, Artiste Intéressant, à qui on avait confié une mission. Du secrétaire, même demande à Tahiti : Monsieur le Gouverneur, nous vous serions obligés d'examiner s'il est possible de faire revenir. Ci-joint la lettre des Beaux-Arts.

Le Gouverneur fit son devoir, examina consciencieusement s'il était possible ? Impossibilité complète. Malgré tous nos soins dans la gérance des fonds qui nous sont confiés, la caisse est vide...

Me voilà encore pour six mois à Tahiti...

Avec force protections indirectes, démarches d'amis, le ministre de l'Intérieur signait ordre de rapatriement comme indigent en dernière classe. Chose qui à l'étranger tout consul accorde aux Français égarés sans fortune, et cela sur une simple demande avec réponse immédiate. Quel trésor, quelle célérité nos Administrations !

Ce qui fut commandé fut fait ; le Gouverneur fit une demande au Commandant Manseron, commandant le Duchaffault, pour m'offrir l'hospitalité sur son bâtiment au gaillard d'avant, au poste des seconds maîtres. Au bureau de l'Intérieur de Tahiti je fis tous mes efforts pour que la demande fût faite pour mon séjour au carré ; peine inutile l'ordre était formel, signé apostille.

Heureusement que le Duchaffault n'était pas un navire de la station locale – que le Commandant n'avait pas d'ordres à recevoir de M. Lacascade – heureusement que les officiers un peu au courant de ce qui se passe en France avaient entendu parler de moi comme artiste, me reconnurent comme un homme comme il faut et de société agréable, et ils me prirent avec eux au carré.

En montant, le Commandant, gentilhomme comme on l'est généralement dans la marine de l'État me dit : – Monsieur Gauguin, vous êtes ici le bienvenu.

Je fis le voyage jusqu'à Nouméa ; ces messieurs firent tout ce qui était possible pour me rendre la vie douce.

A Nouméa obligé d'attendre vingt jours le paquebot et cela à mes frais (pour un indigent, tel était mon rapatriement). C'était dur. Je partis enfin sur le paquebot des Messageries, si luxueusement installé pour les premières et les secondes. Je partis blotti devant, en 3e, parqué avec deux cents hommes de troupe ayant sur l'avant pour se promener 50 centimètres carrés par homme, au milieu des chaînes des moutons et des bœufs. Quarante jours ainsi, Dieu que c'est long ! Si ce n'était la mer on reviendrait plutôt à pied.

A bord je me retrouvai avec le nègre Lacascade qui se dirigeait sur Mayotte où il est nommé, pour recommencer là probablement de nouvelles dettes et remonter son sérail. Quand je dis retrouver c'est une mauvaise expression : je sus qu'il était à bord ; des barrières indiquent aux passagers les limites de leurs promenades. Un salon spécial est octroyé à nos gouvernants, dont les balades ne sauraient être trop onéreuses. »

Retour en haut de page