Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L’annexion des Îles Sous-le-Vent vue par Gauguin -

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L’annexion des Îles Sous-le-Vent vue par Gauguin


Drapeau offert aux Volontaires tahitiens en
1897

P. Gauguin dans une lettre à son ami Ch. Morice donne sa version personnelle des tentatives d’annexion des Îles Sous-le-Vent.

« Mon cher Morice,

Voici des nouvelles que je t’envoie afin que tu les utilises : personne ne sera averti avant toi, attendu que c’est le même courrier qui les apporte. Un article dans un journal te rapportera quelque argent, Peut-être !

La France a envoyé ici un navire le Dugay-Trouin, plus 150 hommes de Nouméa venus par l’Aube, navire de guerre de cette station. Tout cela pour aller prendre de force les îles Sous-le-Vent, soi-disant en révolte. Lors de l’annexion de Tahiti, ces îles refusèrent de faire partie de l’annexion. Puis un beau jour le nègre Lacascade, gouverneur de Tahiti, voulut faire des siennes et se couvrir de gloire. Il envoya un messager soi-disant muni de tous pouvoirs qui, débarqué à Raiatea, s’en alla trouver le chef, lui promit monts et merveilles. Ce chef accompagné d’autres chefs se rendit à la raison et vint sur la plage pour s’embarquer à bord du navire de guerre. Aussitôt sur la plage, le navire de guerre, qui avait des ordres du gouverneur Lacascade pour prendre les indigènes, envoya à terre des embarcations armées et braqua en sourdine ses canons.

Les indigènes qui ont la vue très perçante et l’esprit méfiant, éventèrent la mèche et se retirèrent en bon ordre. Les troupes de débarquement furent reçues à coups de fusil et furent obligées de retourner à bord au plus vite. Plusieurs marins et un enseigne restèrent sur le carreau. Depuis les indigènes continuèrent leur commerce tranquillement, en refusant toutefois aux Français de circuler dans toute l’île, leur assignant une bande de terrain assez étroite.

L’année dernière, août 95, le délégué Chessé vint à Tahiti, ayant promis au gouvernement français de venir à bout des révoltés avec la simple persuasion. Cela a coûté une centaine de mille francs à la colonie qui est déjà surchargée de dépenses. Le canard Chessé déployant ses ailes a envoyé messager sur messager, fait cadeau aux femmes indigènes de ballons rouges, petites boîtes à musique et autres joujoux, (textuel, je n’invente rien), récité un tas de bêtises de la Bible. Rien ne les a tentés, malgré tous les mensonges. Chessé s’est retiré, complètement battu par la diplomatie sauvage.

Actuellement tout ce qui est soldat, plus des engagés volontaires tahitiens enrôlés ici, sont à Raiatea. Après un ultimatum envoyé le 25 décembre, le feu a commencé le 1er janvier 1897. Depuis 15 jours il n’y a pas grand résultat, les montagnes pouvant cacher les habitants pendant longtemps.

Tu pourrais faire un joli article d’information (l’idée me paraît originale) avec une interview de P. Gauguin à un indigène avant l’action :


Des "Volontaires tahitiens" avaient été enrôlés pour renforcer le détachement français

– Pourquoi ne voulez-vous pas être comme Tahiti gouverné par les lois françaises ?

– Parce que nous ne sommes pas vendus, ensuite parce que nous sommes très heureux tels que nous sommes, gouvernés par des lois conformes à notre nature et à notre sol. Aussitôt que vous vous installez quelque part, tout est à vous, le sol et les femmes que vous quittez deux ans après avec un enfant dont vous n’avez plus souci. Partout des fonctionnaires, des gendarmes qu’il faut entretenir de petits cadeaux sous peine de vexations sans nombre. Et pour la moindre circulation nécessaire à notre commerce, il nous faut perdre plusieurs journées afin d’avoir un morceau de papier incompréhensible, des formalités sans nombre. Et comme tout cela coûte cher, on nous grèverait d’impôts auxquels l’indigène ne peut suffire. Nous connaissons de longue date vos mensonges, vos belles promesses. Des amendes, de la prison, aussitôt qu’on chante et qu’on boit, tout cela pour nous donner des prétendues vertus que vous ne pratiquez pas. qui ne se souvient du domestique nègre du gouverneur de Tahiti Papinaud, entrant de force la nuit dans les maisons pour forcer les jeunes filles. Impossible de sévir contre lui parce que le domestique du gouverneur !!! Nous aimons obéir à un chef, mais non à tous les fonctionnaires.

– Mais maintenant, si vous ne vous rendez pas à merci, le canon va vous mettre à la raison. Qu’espérez-vous ?

– Rien. Nous savons que si nous nous rendons, les principaux chefs iront à Nouméa au bagne, et comme pour un Maori la mort loin de son terrain est une ignominie, nous préférons la mort ici. Puis je vais vous dire une chose qui simplifie tout. Tant que nous seront côte à côte, vous Français et vous Maoris, il y aura du trouble et nous ne voulons pas de trouble. Il faut donc nous tuer tous, alors vous vous disputerez tout seuls et cela vous sera facile avec vos canons et vos fusils. Nous n’avons pour toute défense que la fuite chaque jour dans la montagne.

(Cette dernière réponse est celle qui a été faite à l’ultimatum).

Tu vois mon cher Morice ce qu’il y a à faire de joli, le tout dans un langage très simple comme parlerait un indigène.

Et si tu réussis à faire passer l’article dans un journal, envoie-moi quelques numéros. Je serais assez content de faire voir à quelques mufles d’ici que j’ai quelques dents. Bien entendu il faut que mon nom y soit pour avoir quelque importance.

Allons à l’ouvrage.

Cordialement à toi.

P. Gauguin

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