Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - 1898. Déjà un débat sur l’autonomie -

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1898. Déjà un débat sur l’autonomie

Compte rendu des débats au Conseil général sur l’autonomie administrative et financière

M. Cardella


Albert Chassaniol, médecin de marine

« Vous savez, n'est-ce pas que les dépenses de souveraineté qui seraient mises à la charge de notre budget, s'il était fait droit à ce vœu, seraient celles de la Justice, des Cultes, et de la Gendarmerie. Croyez-vous que, sous la menace permanente où nous nous trouvons de voir, chaque année, augmenter nos contingents, par une loi des finances, sans parler d'autres inscriptions budgétaires, il ne serait pas préférable de nous charger des dépenses que je viens de citer, en échange du droit de gérer nous-mêmes nos intérêts ; en d'autres termes, en échange de notre autonomie administrative et financière ? Nous mettrions ainsi, songez-y-bien, un terme aux imputations sans cesse croissantes dont nous souffrons, car nous aurions la libre disposition de nos ressources.

Mesurant nos dépenses à nos besoins réels, nous pourrions réduire, dans une notable proportion, celles que nous sommes obligés de supporter aujourd'hui et dont beaucoup sont inutiles. Par voie de conséquence, nous serions également à même de diminuer des impôts qui, on l'a dit ici assez souvent, pèsent lourdement sur la population, soit par suite d'une défectueuse répartition, soit parce que le quantum en est trop élevé.

Ne voyez-vous pas là des avantages dignes de retenir votre attention d'abord, puis d'obtenir ensuite votre adhésion ? Je vous le demande, Messieurs ; faites connaître franchement votre sentiment. Dites-vous bien d'ailleurs que nous ne serions pas les seuls à solliciter cette modification de constitution. La commission nous l'a rappelé : d'autres colonies, pour des motifs semblables, réclament, elles aussi, la libre administration de leurs affaires.

Il fut un temps où, si vous vous en souvenez, on se contentait d'en parler, chez nous. Faisons mieux maintenant : demandons-la avec instance, sous la forme d'un vœu ferme, réfléchi, qui, avec les tendances qui se manifestent de plus en plus nettement en France parmi les groupes coloniaux, a plus que jamais des chances d'être écouté et de recevoir satisfaction.»

Cette intervention déclenche un débat passionné et passionnant (qui se prolongera durant tout le siècle suivant). Mais, déjà, tous les arguments, pour et contre, y sont présents. Remarquons aussi, en passant, que l'adversaire le plus acharné de l'autonomie interne, à cette occasion, est un nouveau venu dans le Conseil général, M. Goupil, qui, tout comme à l'époque où il était conseiller privé, continue à soutenir l'administration.

Voyons maintenant les répliques reproduites dans les pages jaunies de ce vieux procès-verbal. Il n'y a pas de doute qu'elles possèdent une grande fraîcheur et sont d'une étonnante actualité :

M. L. Brault -.J'avoue, Messieurs, que cette idée d'autonomie est en effet, assez séduisante. Mais si, de l'idée on passe à son application, on s'aperçoit bien vite que celle-ci l'est beaucoup moins. Je comprends que nos anciennes colonies, qui sont mûres pour un tel régime, en sollicitent l'établissement. Je ne le comprends pas de la nôtre. Outre que ces vieilles possessions comptent une population nombreuse, elles ont acquis, par une expérience suffisamment longue des institutions parlementaires, une maturité qui les met à l'abri des dangers de la libre gestion de leurs finances. Nous n'en sommes malheureusement pas là.

Ne perdons pas de vue également que, non seulement notre pays n'a qu'un nombre assez restreint d'habitants et que son importance, par suite, est assez minime, mais aussi que les rares Européens qui s'y trouvent, sont en quelque sorte noyés dans la masse de nos concitoyens indigènes, ce qui signifie qu'ils seraient à la merci de ceux-ci, qui, en fait d'administration ont tout à apprendre, le jour où la représentation locale aurait, à elle seule entre ses mains, le sort de la colonie.

Pour justifier cette demande d'autonomie, on nous dit qu'elle mettra fin aux errements qui nous sont si préjudiciables, des Ministres qui se succèdent au pouvoir ? Je répondrai à cela : qui nous protégera contre nos propres erreurs, quand toute liberté nous sera donnée de les commettre ? Ne nous exposerons-nous pas plus tard à redemander à grands cris le retour à un état de choses dont nous aurions inconsidérément obtenu la suppression ? Pour ma part, j'en ai peur.

M. Goupil : J'approuve absolument. Messieurs, les paroles que vous venez d'entendre, et je regrette qu'elles ne soient pas sorties de ma bouche. C'est bien là, à mon avis, le langage qu'il convient de tenir à ceux qui ne voient dans la mesure proposée que des bénéfices et n'en aperçoivent pas les dangers.

M. L. Brault -.Qu'à cela ne tienne ! Je vous en abandonne très volontiers la priorité !

M. Raoulx : Je crois, Messieurs, que les dangers signalés par M. Brault ne sont pas à craindre. Si l'équilibre venait jamais à être rompu du fait des erreurs de la représentation locale, comme il l'appréhende, le Conseil privé, qui remplirait ici le rôle de balancier, ne remettrait-il pas tout à sa place ? Ce n'est donc point de ce côté qu'il faut chercher des arguments pour combattre le vœu que nous discutons et dont le moindre résultat, à défaut de celui que nous attendons, sera peut être d'amener la Métropole à réduire enfin nos dépenses.

M. L. Brault : Je prie le Conseil de bien me comprendre. Je répugne à toute idée agressive. Je n'en veux plus avoir. Mais je me vois obligé, afin de montrer toute ma pensée, de rappeler certains faits qui viennent à l'appui de mon précédent dire. Je faisais observer tout à l'heure que la colonie n'était pas prête à tirer profit de l'autonomie. Je demanderai maintenant à mes collègues de se souvenir de l'époque troublée où M. le Gouverneur de Cassagnac, dont les sympathies étaient connues, se laissa entraîner à dissoudre le Conseil général. Je leur demanderai s'ils désirent en revoir de semblables.

Or, c'est pourtant ce à quoi nous nous exposerions dans l'état des partis qui divisent et diviseront sans doute encore quelque temps la population. Ne serait-il pas, en effet, à craindre, qu'afin de complaire à la majorité alors toute puissante du moment, le Chef de la colonie, devenu plus que jamais son instrument, ne portât de nouveau la main sur ses adversaires ? J'appelle votre attention la plus sérieuse sur ce point, Messieurs, et je demeure convaincu que votre patriotisme ne consentira pas à un changement qui pourrait avoir pour conséquence de rendre ce pays inhabitable pour un grand nombre d'entre nous.

M. Bonet : Moi, Messieurs, je suis pour une autonomie aussi large que l'on voudra. Je ne partage pas les appréhensions qui viennent de se faire jour. Je ne crois pas que l'équilibre sera rompu, parce que les mandataires de la population seront en possession du pouvoir de l'administrer suivant ce, qu'ils estimeront ses intérêts. Soyez sûrs que, s'il leur arrivait de méconnaître ceux-ci, il leur serait vite trouvé des remplaçants. Mais, je ne dois pas vous le cacher, j'ai des craintes par ailleurs. J'ai peur que, de votre vœu, et, dès qu'il lui sera transmis, la Métropole ne fasse deux parts : qu'elle vous concède la seconde et garde la première, c'est-à-dire la meilleure. En d'autres termes, qu'elle ne vous dise : prenez les dépenses de protection, puisque vous les demandez ; quant à l'autonomie, nous verrons plus tard. Réfléchissez-y bien, Messieurs : c'est là, qu'à mon sens, est le péril.

Il ne réside point dans l'autonomie qui, bien comprise et bien appliquée, ne peut que favoriser le développement de nos colonies. Rendons-nous bien compte qu'elles doivent nécessairement finir par là, sous peine de cesser d'exister.

M. Goupil : Voici, Messieurs, puisque cette discussion se poursuit, quelles sont, selon moi, les raisons qui doivent nous faire repousser la proposition qui nous est faite. Je laisse de côté le passé, dont M. Brault a mieux gardé que moi la mémoire, pour ne considérer que le présent. Eh bien ! je crois pouvoir affirmer, au risque de susciter quelques mécontentements, que, si le pays est encore habitable, cela tient surtout à ce que la Métropole n'a donné aucune suite à la plupart des vœux qu'a exprimés notre assemblée.

Songez, en effet, à ce qui serait arrivé, si elle avait pris en considération des desiderata dont l'instabilité était patente, qui variaient d'année en année, suivant les caprices de la majorité du jour ! Quel désordre dans nos affaires ! Quel gâchis ! Ce n'est pas tout. On a fait valoir, il y a un instant, et on a eu raison, que nous n'étions pas mûrs pour la gestion souveraine de notre budget. L'observation est fondée, mais j'y ajouterai encore celle-ci : la colonie ne possède pas les éléments nécessaires pour le renouvellement futur de ses assemblées. Le Conseil général, à lui seul, se compose de 18 membres, qu'il ne sera pas toujours aisé de remplacer par des gens capables de remplir convenablement le mandat difficile qui leur sera confié. Dans ces conditions encore, j'ose donc dire que l'autonomie, au lieu d'être profitable à la colonie, lui sera funeste.

M. le Président : C'est votre opinion. Ce n'est pas la mienne. Vous avez parlé de l'avenir, pour nous le représenter comme n'offrant aucune des garanties nécessaires à la justification de l'autonomie que vous combattez ? Or, c'est précisément dans cet avenir que j'aperçois, moi, ces garanties. C'est sur nos successeurs, sur nos enfants, si vous voulez, que je compte pour l'œuvre que nous avons commencée. L'héritage, pour eux, ne sera pas si lourd à recueillir que vous semblez le supposer, car, après tout, il n'est point démontré qu'ils n'en seront point capables.

Je conviens qu'actuellement la besogne à laquelle se livre le Conseil est plutôt stérile. Mais sait-on ce qu'elle sera le jour où, ayant à appliquer ses propres décisions, il se verra contraint de ne les prendre qu'en s'entourant de toutes les précautions susceptibles de leur faire porter des fruits ?

Il ne sera pas plus impossible, d'autre part, je l'espère, de réunir les éléments de nouvelles assemblées que ce ne le sera de faire avec 30 fonctionnaires, par exemple, le travail qui est aujourd'hui réparti entre 150. Je le répète, Messieurs : regardons plus loin que le présent. Faisons à notre jeunesse qui grandit la place qui doit lui revenir au soleil !

Tout, au surplus, est préférable à l'impuissance où nous nous débattons, et, si nous devions continuer à y demeurer indéfiniment, je serais le premier à demander au Conseil de renoncer à une lutte désormais sans espoir et de voter lui-même sa suppression.

M. Goupil : Sans doute, il entre dans votre projet d'autonomie de recruter les fonctionnaires sur place ?

M. le Président : C'est bien ainsi, en effet, que nous l'entendons.

M. Goupil : Dans ce cas, permettez-mois de vous faire observer que vous aurez peut-être des fonctionnaires dévoués à tel ou tel clan, mais que vous n'en aurez pas d'indépendants. Ceux que la Métropole nous envoie ont sans contredit, comme tout le monde, leurs défauts ; mais, quelle que soit la façon dont on les apprécie, on ne saurait du moins leur refuser l'impartialité,

M. le Président : Vous voulez dire l'indifférence ? Car peut-on être autrement qu'indifférent quand, sachant qu'on ne fait que traverser une colonie pour, de là, aller, au bout de deux ou trois ans, dans une autre, on doit aux circonstances, au hasard, d'avoir à s'occuper de ses intérêts ? Je ne veux blâmer personne, remarquez-le bien. Mais enfin n'est-il pas certain que, dans de telles conditions, on ne peut avoir que des employés de tout repos et désireux avant tout de fuir des responsabilités sujettes à troubler leur quiétude et leur sérénité ?

Ces inconvénients, nos fonctionnaires, recrutés dans la localité, ne nous les offriront pas. Il est hors de doute qu'au début, ils ne seront pas parfaits. Mais ils se formeront, comme se sont formés, en pareille occasion, leurs collègues métropolitains !

M. L. Brault : Ce n'est point pour en faire de futurs fonctionnaires que nous devons élever nos enfants. Le commerce, l'industrie, l'agriculture, voilà leur lot !

M. Chassaniol : De toute cette discussion, Messieurs, je ne veux retenir, en ce qui me concerne, que la suppression éventuelle de notre assemblée. C'est, à mon avis, de toutes les combinaisons proposées, celle qui paraît la plus raisonnable.

M. Bonet : J'y reviens encore, Monsieur le Président : on ne nous accordera que la moitié de ce que nous demanderons !

M. le Président : Disons alors que nous n'accepterons que le tout ; et, avant de nous séparer, prenons l'engagement de renoncer à notre mandat, si la double autonomie que nous désirons ne nous est pas accordée ?

M. Goupil : A quoi cela aboutira-t-il ? D'autres prendront notre place, qui se contenteront du statu quo ! Nous n'avons pas, je le redis, l'expérience nécessaire pour une si grande entreprise. Voilà la vérité. Et voilà pourquoi je ne m'associerai pas, je le répète, au voeu qui nous est demandé.

M. le Président : Libre à vous ! Mais alors vous n'admettez pas l'autonomie des communes ?

M. Goupil : Ce n'est pas la même chose ! Une commune s'administre plus commodément qu'une colonie !

M. le Président : C'est une profonde erreur. Mais enfin, je n'insiste pas, attendu que nous avons, je crois, assez discuté. Et pour en finir, Messieurs, je vais mettre aux voix le vœu de la Commission des finances.

M. Goupil : Je demande le vote nominal.

M. le Président : Le vote aura lieu nominalement. Messieurs, que ceux d'entre vous qui sont partisans de l'autonomie administrative et financière de la colonie veuillent bien lever la main.

Votent pour le vœu de la Commission : MM. Bonet, Cardella, Coulon, Laharrague, Lévy, Raoulx.

Votent contre : MM. L. Brault, Çhassaniol et Goupil.

S'abstiennent de prendre part au vote : MM. Millaud, Renvoyé, Tematahi et Tati Salmon, ce dernier se disant insuffisamment éclairé.

Le vœu d'autonomie administrative et financière est par suite adopté.

M. Raoulx : Je demande la parole, Monsieur le Président, pour une nouvelle proposition.

M. le Président : Vous avez la parole.

M. Raoulx : Je demande que, dans le cas où l'autonomie nous serait accordée, on supprime le Conseil général pour le remplacer par un comité, qu'on appellerait, si l'on veut, Comité des finances, et qui serait formé par les membres du Conseil privé auxquels on adjoindrait, en nombre supérieur, des délégués élus de la population. De cette manière, je suis persuadé que les craintes qui ont été exprimées tout à l'heure au sujet du bon fonctionnement des assemblées appelées à nous succéder, n'ayant plus de raison d'être disparaîtraient.

M Goupil : Vous avez raison, car, dans ces conditions, je suis pour l'autonomie. Mettez aux voix cette proposition, Monsieur le Président, je déclare que je la voterai des deux mains.

M. L. Brault : Moi aussi.

M.Chassaniol : Moi aussi.

M le Président : Vous avez bien compris, Messieurs, la proposition de M. Raoulx ? Je la mets aux voix.

La proposition de M. Raoulx est adoptée, à l'unanimité.

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