Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Mort de P. Gauguin aux Marquises -

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Mort de P. Gauguin aux Marquises


Paul Gauguin, portrait photographique en
1894

De bonne heure, le 8 mai 1903, il fait appeler le pasteur Vernier. Dès que celui-ci a gravi les marches très raides de l'escalier de la Maison du Jouir, il trouve son propriétaire couché sur son lit. Gauguin lui demande à voix faible s'il fait jour ou nuit et se plaint de douleurs «partout». Il ajoute qu'il a eu deux syncopes. Puis, rapidement, il entame une conversation sur l'art et la littérature, le roman de Flaubert Salammbô en particulier. Il semble que cela lui fasse du bien de pouvoir s'entretenir avec quelqu'un car bientôt la douleur s'estompe. Gauguin ignore où sont passés ses deux domestiques. Mais cela ne paraît pas l'inquiéter beaucoup et, après un certain temps, Vernier le quitte pour aller reprendre sa classe interrompue.

A onze heures, l'ami de Gauguin, Tioka, plus fidèle et affectionné que ses domestiques, vient lui rendre visite. Selon la coutume polynésienne, il annonce son arrivée en appelant : « Koke, Koke ». Ayant attendu en vain la permission d'entrer, il monte l'escalier et découvre Gauguin étendu sur le rebord du lit, une jambe pendant à l'extérieur.

Il le saisit et le réprimande d'avoir tenté de se lever, mais n'obtient aucune réponse. Un éclair traverse son esprit : si son ami était mort ? Pour s'en assurer, il a recours à une méthode traditionnelle, il lui mord la tête. Gauguin ne bouge toujours pas. Tioka d'une voie aiguë entonne alors une lamentation funèbre. Sur la table se trouve une petite fiole vide. Gauguin a-t-il pris une dose trop forte de laudanum ? Ou s'agit-il d'une fiole vide depuis longtemps ? Nous n'en savons rien.

Les deux domestiques arrivent enfin et repartent aussitôt répandre la nouvelle. Un quart d'heure plus tard, la petite chambre qui sent le renfermé est pleine de curieux, plus ou moins sincèrement affligés. Ils sont vite rejoints non seulement par le pasteur Vernier qui tente une respiration artificielle, mais aussi, à la surprise générale, par l'évêque, accompagné de deux frères de l'école de garçons voisine. S'il vient rendre cette dernière visite à son adversaire, c'est parce que Gauguin, catholique par le baptême, ne doit pas être enterré comme un païen. Le brigadier Claverie est là, lui aussi, pour veiller à ce que Gauguin, mort ou vif, respecte la loi. Sans délai, il rédige un acte de décès et demande aux deux personnes arrivées les premières sur les lieux, Tioka et Frébault, de le signer. Pointilleux comme toujours, il ajoute dans la marge la remarque suivante qui sonne comme un reproche : « On sait qu'il est marié et père de famille, mais on ignore le nom de sa femme. »


Procès-verbal d'inventaire des biens de Paul
Gauguin dressé à sa mort par le gendarme
Claverie. (Archives de la Polynésie française)

La réglementation en vigueur prescrit l'inhumation dans les 24 heures. Mais, malgré la vigilance de Claverie, Gauguin marque les derniers points. C'est avec trois heures de retard, à deux heures de l'après-midi le jour suivant, que le cercueil, hâtivement et grossièrement fabriqué, est déposé dans la terre rouge et volcanique du cimetière catholique sur la colline de Hueakihi, au-dessus d'Atuona. A l'exception des quatre fossoyeurs, la seule personne qui a pris la peine de gravir la pente abrupte dans la chaleur du jour est Emile Frébault . L'unique oraison funèbre est cette note amère, insérée par Mrg Martin dans une lettre adressée à ses supérieurs en France : « Il n'y aura eu de bien saillant ici que la mort subite d'un triste personnage, nommé Gauguin, artiste de renom, ennemi de Dieu et de tout ce qui est honnête. »

L’administrateur des Marquises, Picquenot, se montre plus affligé – pour une raison différente. Il écrit dans son rapport au gouverneur : « J’ai averti les créanciers du défunt d’avoir à me fournir leurs créances en double expédition. Des renseignements qui me sont parvenus il résulte que le passif excédera de beaucoup l’actif. Les quelques tableaux du défunt, peintre décadent, ayant peu de chance de trouver amateur. »

[B. Danielsson. Gauguin à Tahiti et aux Marquises. Editions du Pacifique]

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