Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le cyclone de 1906 -

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Le cyclone de 1906

Un rapport du gouverneur, Émile Julien, retrace les dégâts causés par le cyclone.

« Le 7 février, vers huit heures et demie du soir, la mer était à niveau des quais sur lesquels de temps à autre elle déferlait partiellement. A 9 heures et demie, l'eau s'avançait jusqu'à une distance de 10 mètres. A 11 heures, les vagues se succédant rapidement commençaient à envahir les rues et pénétraient jusqu'à plus de 50 mètres dans l'intérieur de la ville. A minuit, elles avaient augmenté de telle sorte que la situation, jusque là expliquée par quelques précédents, commençait à devenir inquiétante.


La zone située entre Fare Ute et la rue des Remparts est ravagée par le cyclone de 1906

Le baromètre descendait constamment (il a atteint vers 8 heures du matin 738,2), toutefois l'on s'accordait à croire que la mer, qui battait à cette heure son plein, allait baisser avec la marée. Elle parût en effet rester plus calme pendant quelques temps et l'espoir renaissait, quand, vers 2 heures et demie du matin, d'un seul coup, une vague formidable s'abattit sur la ville pénétrant les habitations jusqu'à une distance d'environ 180 mètres, brisant toutes les clôtures, ébranlant un grand nombre de maisons. Une seconde vague plus forte encore ne tardait pas à succéder à la première continuant son œuvre, enlevant et renversant tout. La situation est restée la même jusqu'à 9 heures du matin, heure à laquelle un coup de mer plus violent que les autres est venu achever de briser ce qui se trouvait dans son cercle d'action.

Presque aussitôt un vent d'une violence extrême a soufflé de la montagne, brisant les arbres et menaçant les habitations restées debout. Ce vent, contraire à la mer, la fit rentrer dans son lit ; à midi elle s'était complètement retirée de la ville.

Le spectacle de ce qui la veille était Papeete, la ville des verdures et des fleurs était navrant : arbres détruits, rues ravinées et creuses en torrent, quais disparus, magasins effondrés et béants, maisons les unes sur les autres entassées, débris sans nom, stupeur des victimes, il faut avoir vu ces choses et nulle description ne peut suppléer.


Quelques unes des maisons détruites par le cyclone de 1906

Tout le drame s'était passé par une nuit sans lune et sans lumière, je l'ai suivi tout entier, de ma personne depuis 11 heures et demie ou minuit, j'ai eu la satisfaction de constater en ces heures difficiles et douloureuses des dévouements qui ne comptaient pas avec le danger. Deux morts sont à déplorer : un enfant du district de Tiarei et le gardien du lazaret. Il a été tenté de suprêmes efforts pour le sauver sans résultat. Je ne compte pas les blessés très nombreux.

La brutalité du coup de mer dont je vous ai parlé est évidemment la cause des pertes considérables qui sont à déplorer. Jusque là tout le monde et moi-même avait compté sur la fin normale d'une marée exceptionnelle ; en quelques minutes ce fut le désastre. Il se résume, en ce qui touche Papeete, à 327 maisons détruites soit la moitié environ de la ville.

Dès ce moment, je faisais ouvrir les casernes et j'y installais de mon mieux tous les gens sans abri. Dès le lendemain matin, j'ai commencé à assurer la nourriture et le vêtement de tous ceux qui ne pouvaient subvenir et j'ai sous la direction et avec le concours précieux de M. Touze, Chef du Service des Travaux publics, organisé le déblaiement de la ville et pris toutes les mesures que comporte la salubrité publique que pouvait compromettre l'accumulement d'animaux morts sous les décombres. La circulation est à l'heure présente complètement rétablie et le déblaiement des immeubles privés sérieusement commencé ; j'espère que dans quelques jours va s'ouvrir la période de reconstruction et je compte approuver un concours appréciable à la partie la plus pauvre de la population pour cette œuvre.

Je dois dire, Monsieur le Ministre, qu'à Papeete même je n'ai pas trouvé d'abord dans la population indigène l'aide, même rétribuée, sur laquelle j'avais le droit de compter. Stupeur sans doute, mais, acculé presque à la nécessité de la réquisition, j'ai dû faire appel aux districts qui m'ont fourni un effectif suffisant.

J'ai organisé la distribution des secours en divisant Papeete en secteurs confiés à des personnalités particulièrement marquées, fonctionnant en commission sous ma direction, savoir : M. le pasteur Vernier, Chef du Consistoire, M. Hermel, évêque de Cassium, M. le Chef du Service de Santé, M. le Dr Louvau, médecin du Service local et M. Grazais, magistrat. La Commission se composait en outre de M. le Secrétaire général, du Chef du Service judiciaire, du Chef du Service de l'enregistrement et du Commissaire de police.

Son action a été excellente, elle est depuis limitée aux vieillards, infirmes et petits enfants.


La rue de la Petite Pologne dévastée

Pour comble de malheur le sinistre n'a pas été localisé à Papeete, il s'est étendu sur tous les districts de Tahiti et sur l'île de Moorea. Partout, et c'est peut-être le plus grave, le coup de vent qui a succédé au raz de marée a détruit les arbres, jetant à terre les cocos, les fruits du maiore, les fei, c'est-à-dire les trois éléments les plus considérables de la nourriture indigène. Partout les cases sont à terre dans la partie qui longe la mer, sur plusieurs points « complètement ravagées que j'ai dû, à Tautira, dans la presqu'île, envoyer des vivres et des vêtements comme aussi dans le district de Teava ro-Teaharoa, à Moorea.

Partout les routes sont enlevées. Sur presque tous les points, les ponts détruits ; à Papeete les quais sont arrachés, la mer en ronge directement la plage, le wharf ne se tient plus ; tout l'arsenal a disparu sauf les charbons de la Marine ; les maisons du Service des Travaux publics, ses ateliers, sont un amas informe que j'ai dû déblayer ; plus de cale de halage, plus d'outils, plus de machines, plus de cadastre, lès bâtiments du Port, de la Police, des Contributions, de la Poste, le lazaret disparus. Voilà le bilan !

L'archipel des îles Sous-le-Vent où j'avais immédiatement envoyé, m'apparaît, par le mémoire que m'adresse son administrateur, moins gravement atteint. Il relève la destruction d'assez nombreuses maisons notamment à Huahine, la démolition des routes et des ponts, la chute d'un grand nombre d'arbres à fruits sans me réclamer des vivres où des vêtements et sans dépasser pour les pertes une évaluation de 100 000 francs. C'est un collaborateur précieux en qui j'ai la plus grande confiance.

De l'archipel des Marquises, je ne sais rien et pourrais vraisemblablement, vu la distance, ne rien savoir avant un mois.

Pour les Tuamotu, j'attends, après avoir fait le possible. Dès dimanche dernier, 11, j'expédiais dans cet archipel, par la goélette Saint Michel, des vivres, des vêtements, des instruments de pêche avec ordre, distribution faite, de continuer sa route jusqu'aux Marquises.

Un premier renseignement me parvenait le lundi matin, 12 février, qui confirmait mes craintes. M. l'Administrateur Marcadé avait, sans hésiter, quitté sur un simple cotre, par une mer démontée, sa résidence, Fakarava, dévastée, pour se mettre à ma disposition après avoir assuré la sécurité de la population. Dès 4 heures du même jour, il partait à bord de la canonnière Zélée, chargée, comme le Saint Michel, de vivres, de vêtements et d'instruments de pêche, pour accomplir sur d'autres points des Tuamotu la même mission de salut. J'attends le retour. C'est tout ce que je pouvais faire.

J'ai dû, pour me procurer les premières ressources indispensables, opérer un prélèvement sur la part restant libre de la subvention des Tuamotu. J'ai fait dans ce but état des 25 000 francs réservés pour les années 1907 et suivantes augmentées des 4 510 francs 46 figurant sous la mention « imprévues », au chapitre 16 du budget de cette année. Vous trouverez d'ailleurs ci-joint copie de l'arrêté qui a consacré cette mesure.

Ces ressources sont limitées, je n'en pourrais trouver d'autres vu la situation financière, dans le budget ordinaire, j'ai à faire face encore à d'impérieuses nécessités dont je ne puis calculer immédiatement toute l'étendue. C'est pour cela, Monsieur le Ministre, que je vous ai demandé par dépêche, en vous suppliant de câbler pour éviter la prolongation des affres que nous subissons, 200 000 francs de secours immédiats.


Le journal "L'Illustration" se fait l'écho du "terrible cyclone" qui a frappé Tahiti

Je veux espérer que vous avez fait droit à ma demande. Il sera nécessaire que la Métropole apporte à sa colonie des Établissements de l'Océanie un bien autre concours sous peine de la voir succomber à ce coup par trop rude. Jugez-en par les évaluations sommaires, sérieuses toutefois, que voici :

DÉBGATS POUR LES ILES DE TAHITI ET MOOREA
En travaux publics indispensables dans la ville de Papeete 540 000 fr.
En travaux publics non moins indispensables dans les districts 290 000 fr.
Maisons détruites dans Papeete, (327) 490 000 fr.
Maisons détruites dans les districts et Moorea, (300) 150 000 fr.
Secours distribués, frais de déblaiement 25 000 fr.

Soit au total 1 495 000 fr.

et je ne fais état ni des dégâts causés aux cultures, ni des pertes mobilières, ni de celles des archipels, pas même de celles des îles Sous-le-Vent que je ne considère pas encore comme suffisamment établies.

D'ici le prochain courrier, j'aurai constitué une Commission des pertes. Elle aura sans doute sous les yeux tous les éléments d'appréciation et je pourrai vous faire tenir le résultat de son travail et du mien.

Je me résume, Monsieur le Ministre, en quelques lignes. La situation de la colonie est grave, elle vient de subir un sinistre sans précédent alors que sa situation économique était la plus mauvaise. Rien n'est perdu à condition que la Métropole fasse sentir dans une mesure très large son concours.

Nous sommes entourés de nations qui exploitent toutes les circonstances, départ de troupe, abandonnement de la Marine, situation financière, et répètent chaque jour le même propos ; « Si c'était nous, cela ne serait pas comme cela. »

Ce n'est pas à l'heure où dans tous les journaux, même ceux de la Métropole, on peut trouver la nouvelle de la vente de Tahiti aux États-Unis pour 20 000 000 qu'il est permis d'hésiter. Cela équivaudrait à l'abandonnement. »

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