Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - 1921. La manifestation anti-taxe -

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1921. La manifestation anti-taxe

« Le comble est atteint lorsque le gouverneur par intérim, Gabriel Thaly, inscrit dans le projet de budget pour 1922, sans demander l'avis de qui que ce soit dans la colonie, deux nouvelles taxes : la première de l'ordre de 3,30 % sur toutes les transactions commerciales, et la seconde, de l'ordre de 2,20 %, sur les exportations ! Sur ces entrefaits débarque le nouveau gouverneur titulaire, Auguste Guédès. Celui-ci trouve que Thaly, désormais rélégué au poste de secrétaire général, a agi d'une manière trop arbitraire, mais estime qu'il ne peut pas le désavouer ouvertement. A contrecœur, il fait donc sien le projet de budget élaboré par Thaly.

Le Conseil municipal de Papeete qui avait proposé comme solution à ce problème financier la diminution des traitements des fonctionnaires et la suppression d'un certain nombre de fonctionnaires superflus, s'adresse au gouverneur en ces termes : « Nous estimons que puisque l'administration se refuse à nous consulter et à étudier toute mesure d'économie budgétaire, il ne nous reste plus qu'à nous retirer du Conseil d'administration et à lui laisser l'entière responsabilité de la situation. » Les représentants de la Chambre de commerce et de la Chambre d'agriculture, au sein du Conseil d'administration, envoient eux aussi leur démission au gouverneur.


Le 31 août 1921, la colonie inaugure la première d'une série de manifestations anti-taxes

Se trouvant toujours face à une administration dédaigneusement muette, quelques douzaines de notables se réunissent le 28 août 1921 à la mairie de Papeete pour chercher comment intensifier la lutte contre cette nouvelle taxation. Ils tombent tous d'accord pour former un Comité de défense des intérêts politiques et économiques de la colonie, dont le but sera « de faire toutes les réformes administratives nécessaires, d'examiner le budget de la colonie, les cadres divers et les soldes respectives et au moyen de commissions diverses établir des rapports qui seront soumis au gouvernement. »

Le bureau du comité est constitué ainsi : président – Constant Deflesselle, vice-président – Laurent Virieux, secrétaire – Martial Iorss.

Deux jours plus tard, les membres de ce comité adoptent un cahier de revendications précises et décident de se rendre le lendemain chez le gouverneur pour les présenter. Ils invitent toute la population à les suivre et à les soutenir dans le calme et la dignité.

Le lendemain donc, le 31 août, tous les magasins ferment vers 10 heures et, dans un Papeete silencieux, la foule se met en marche vers la mairie. Déjà les troupes quadrillent la ville, déjà la rue Dumont-d'Urville, la portion de la rue de Rivoli du côté de la Caisse agricole et celle du côté du Service des contributions sont bloquées par trois détachements de soldats, arme au pied, baïonnette au canon ! Le commissaire de police et le lieutenant de détachement sont là, et pour tous la consigne est : « On ne passe pas! » Ce déploiement de forces n'est pas fait pour calmer les esprits, et le président du comité, Constant Deflesselle exhorte la foule : il ne doit pas y avoir d'affrontements avec les forces de l'ordre, « Pas de cris séditieux, pas de chants ! » telles sont les consignes. Et de minute en minute le cortège gagne en ampleur, le voilà qui s'engouffre rue de Petite-Pologne et parvient au quai où de nombreuses personnes se joignent encore à la manifestation, le voilà qui arrive enfin rue Dupetit-Thouars, face au Palais du Gouvernement. Cinquante mètres, trente mètres, dix mètres : la foule s'arrête à quelques pas des forces de l'ordre. Va-t-on se battre ? Non. Le commissaire de police s'avance et annonce que seule une délégation est autorisée à se rendre auprès du gouverneur. La foule reste calme et demande seulement à avoir accès à la place du Gouvernement. Il faut en référer au gouverneur. Celui-ci reçoit la délégation, un peu après 10 heures et demie, dans le grand salon. Il s'étonne : « Je ne m'attendais pas, Messieurs, à cette manifestation que j'ai connue seulement par votre président ce matin. Je dois vous dire que cette manifestation sous les yeux des étrangers est de mauvais effet et risque de faire échouer d'avance à Paris toutes vos revendications. »

La délégation fait part du souhait de la population : avoir accès à la place du Gouvernement et pouvoir faire escorte à ses représentants jusqu'aux grilles des bâtiments officiels. Le gouverneur refuse et le chef de cabinet ajoute que les troupes sont prêtes à tenir leurs positions, réflexion qui, étant donné la disproportion des forces en présence, amène les protestations et l'ironie de la délégation. Enfin le gouverneur se rend au devant de la foule – deux mille cinq cents personnes environ – toujours arrêtée à quelques mètres des militaires, et le président de la délégation, lit à haute voix à l'adresse du gouverneur le texte suivant :

Monsieur le Gouverneur,

La population de Tahiti excédée des charges croissantes qui pèsent sur elle, nous a délégués auprès de vous pour vous exposer ses desiderata d'économies à faire sur le budget.

La liste que nous vous présentons est loin d'être complète : ce n'est qu'un commencement.

Parmi les économies que nous vous présentons, certaines sont d'une réalisation immédiate et c'est sur ces dernières principalement que la population insiste pour avoir une réponse :

1. Réduction du personnel du Secrétariat Général. Suppression des commis métropolitains. Neuf heures de travail par jour comme le reste des citoyens au lieu des six heures actuellement pratiquées.

2. Demande de suppression du Chef métropolitain du Service des Douanes et des deux agents pour qui des postes viennent d'être créés.

3. Ne garder qu'un chef des Travaux Publics et donner les travaux à l'entreprise.

4. Suppression complète du Cadastre et des crédits y affectés.

5. Suppression des indemnités pour charges de famille aux fonctionnaires puisque les autres citoyens ne les touchent pas.

6. Suppression des bourses aux enfants des fonctionnaires métropolitains.

7. Suppression du cumul afin que les fonctionnaires faisant des intérim dans un autre service que le leur ne touchent pas pour cela des émoluments supplémentaires.

8. Application de la loi sur les bénéfices illicites.

Le gouverneur écoute attentivement, dressé, grave, face à la foule. La lecture terminée il ne fait aucun commentaire, se contentant de déclarer qu'il examinera avec attention la liste de ces revendications et qu'il répondra à la délégation. Alors un homme élève la voix au milieu de la foule, il demande à ce que les militaires laissent passer la population afin qu'elle puisse circuler librement autour de la place. Enfin le gouverneur accepte et la manifestation se termine aussi paisiblement qu'elle avait commencé : tout le monde s'égaille sur la place du Gouvernement en commentant les événements de la matinée qui feront date dans l'histoire de la colonie.

Rappel du gouverneur

Fidèle à sa parole, le gouverneur Guédès reçoit le 6 septembre les dirigeants du comité – et leur donne en partie raison, car il promet d'étudier d'autres moyens d'équilibrer le budget ! Pour commencer, il va supprimer un certain nombre de primes des fonctionnaires métropolitains. Cette fois-ci, ce sont les fonctionnaires visés qui se révoltent. Leur chef est le secrétaire général, Gabriel Thaly, qui envoie télégramme sur télégramme à Paris, allant jusqu’à affirmer que le gouverneur souffre d’une « déficience mentale, due à certains excès. » Ensuite, Thaly se met en grève, légalement bien sûr, en se faisant délivrer un certificat médical. Chose extraordinaire, ce n’est pas le secrétaire général qui est désavoué, mais le gouverneur qui est rappelé ! Le nouveau gouverneur par intérim s’appelle – dès le 14 octobre – Gabriel Thaly. »

[B. Danielsson. Mémorial polynésien, t 5]

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