Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - La crise de l'année 1952. -

Sommaire

Le kiosque

La presse de l'époque

Le kiosque

! Vous êtes ici : Histoire de l'institution | 1946-1953. L’Assemblée représentative | La crise de l'année 1952

La crise de l’année 1952

"La bataille de Tahiti n’aura pas lieu, même avec des fleurs" Léopold Sédar Senghor, Assemblée nationale, 10 octobre 1952.

D'après le décret de 1946, le renouvellement de l'assemblée représentative doit s'effectuer vers le 1er mars 1952, mais d'après la Constitution de 1946, c’est une loi qui doit régir les assemblées d'Outre-Mer. Les Gouvernements de la IVème République ont cependant d’autres réoccupations. Après la victoire aux élections législatives de 1951, les dirigeants du RDPT pensent qu'ils arriveront vite à réaliser leurs projets mais craignent que leurs adversaires mettent tout en œuvre pour empêcher et contenir leur victoire par d’habiles manœuvres. La confusion règne rapidement dans les esprits, certains imaginant que la loi donnera également davantage de pouvoirs à l’assemblée.

Un premier problème se pose : faut-il ou non procéder aux élections avant le vote d'une loi ? Le gouverneur René Petitbon convoque le collège électoral des ÉFO pour le 2 mars 1952, mais le Gouvernement annule l'arrêté. Le débat s'engage au Parlement sur un projet de loi déposé par Paul Antier, un ami de Pouvanaa. La situation devient confuse. Une crise institutionnelle paralyse les ÉFO car le gouverneur ne convoque pas la session administrative au mois de mars, estimant que son mandat a expiré. Le débat s'enlise au Parlement. En première lecture, l'Assemblée nationale approuve un projet de loi, le 26 février 1952, qui est pour l'essentiel celui que soutient le RDPT. Le Conseil de la République adopte un projet sensiblement différent, le 29 mai, qui correspond davantage aux vœux des conseillers de l'assemblée représentative et de R. Lassalle-Séré, avec le dessein de contrecarrer le RDPT.
Une deuxième lecture doit avoir lieu au Parlement, mais les événements extérieurs et intérieurs en disposent autrement et les vacances renvoient l'examen à octobre. Ainsi, pendant près d'un an, l'assemblée représentative ne se réunit pas. La loi n°52-1175 du 21 octobre 1952 relative à la composition et à la formation de l’assemblée territoriale dispose en son article 12 que l’assemblée représentative est prorogée jusqu’à l’élection du 18 janvier 1953. Une session est donc ouverte le 21 novembre 1952. Le retard apporté dans le renouvellement de l'assemblée accentue une crise politique latente.
Voir en document les doléances de Pouvanaa et Poroi cosignant une lettre au président de la République (voir doc).

« Pays légal » et « pays réel » : l’impatience du RDPT

Le RDPT et son chef attendent de prendre possession de la nouvelle assemblée. De leur côté, la plupart des membres de l'assemblée et les formations politiques qui s'opposent au RDPT font monter la tension. Un véritable divorce apparaît, selon Te Aratai, entre "pays réel" et "pays légal". Le RDPT se déchaîne contre l'assemblée "faussement représentative" et dénonce "ses dépenses somptuaires extravagantes" : trop de travaux publics d'une "utilité contestable", trop d'équipements disproportionnés, "trop de projets mal étudiés, mal adjugés, mal surveillés dans leurs réalisations". Parmi les projets critiqués, il y a celui de l'aérodrome.
Le bulletin invite à regarder une carte et interroge : "sommes-nous à un carrefour mondial ?" Le RDPT propose une autre assemblée réellement représentative du peuple. Il met en garde les Tahitiens contre des projets qui pourraient aboutir à leur spoliation. Il lance un slogan : « Gardez vos lagons, vos terres et vos droits, gardez votre bulletin de vote, votre député, et votre RDPT ».

La peur des adversaires du RDPT
Les adversaires du RDPT brandissent contre lui la menace d'un "péril rouge" et dénoncent le risque de voir le pays "livré aux ambitions d'un clan". Le RDPT ne nie pas que son objectif soit bien d'emporter la majorité à l'assemblée, ce qui du coup donnerait aussi le sénateur et le représentant à l'assemblée de l'Union Française (les grands électeurs étant les conseillers territoriaux et eux seuls), mais Pouvanaa explique que c'est le seul moyen pour être pris au sérieux à Paris et être enfin entendu.

Les controverses sur la réforme électorale
Tandis que le Parlement prépare une loi qui modifierait le système électoral, quatre points ont fait l'objet de controverses :

1/ - Faut-il faire passer le nombre de conseillers de vingt à vingt-cinq ?
2/ - Dans les circonscriptions qui comportent plusieurs élus, faut-il adopter le scrutin
majoritaire à un tour, sans vote préférentiel, ni panachage et sans listes incomplètes ?
3/ - La connaissance du français est-elle nécessaire pour être éligible ?
4/ - Faut-il être domicilié dans la circonscription où l'on se présente comme l'exigeait le décret de 1946 ?

Les clivages sont alors très nets au Parlement. Sur le premier point, le RDPT et ses amis parlementaires souhaitent porter le nombre de conseillers à vingt-cinq. Il s'agit de créer des circonscriptions supplémentaires : à Makatea où le syndicaliste Céran-Jérusalémy est bien implanté, une autre aux Australes où N. Ilari a fait un travail de sape contre les "profiteurs", deux autres aux Tuamotu où le RDPT peut jouer la carte de l'opposition aux hommes politiques de la "capitale". Bref, même si Papeete a un conseiller de plus (cinq au lieu de quatre), comme le souhaite la majorité de l'assemblée locale, le poids relatif de la ville diminuerait.
Sur le deuxième point, le débat porte surtout sur le panachage et les listes complètes ou non. Le RDPT et la commission de la FOM veulent supprimer le panachage. Ses adversaires défendent l'idée que le panachage est "plus souple, bien adapté au Territoire, où la personnalité des candidats joue un rôle très important". Le panachage joue en faveur des personnalités et non des formations politiques. Sur le troisième point, le RDPT est opposé à la disposition, qu'approuve au contraire ses opposants qui prétendent que, sinon, cela reviendrait "à assimiler les Tahitiens aux nègres d'Afrique". L'Assemblée nationale adopte l'article 5 ainsi rédigé : "Sont éligibles à l'assemblée territoriale... les personnes... sachant parler le français".
Le débat est encore plus âpre sur le quatrième point. L'Assemblée nationale refuse l'obligation de la domiciliation, ce qui permettra au RDPT de placer des hommes sûrs dans les circonscriptions plus ou moins éloignées. Le cas le plus typique est la candidature de J-B.
Céran-Jérusalémy à Makatea. Les opposants se déchaînent : le RDPT pourra envoyer partout des "agitateurs".

Au Parlement, le débat a été vif comme le montre cette réflexion de Léopold Sédar Senghor : "j'espère que cette seconde lecture se fera sans passion, au contraire de la première". Ainsi, une loi électorale pour les ÉFO déclenche le trouble au Parlement.

Des compromis
Pour préparer la deuxième lecture, l'Assemblée nationale délègue une mission à Tahiti, fin août et début septembre. Au cours de son passage, un accord intervient entre les dirigeants politiques. Pouvanaa accepte le panachage contre deux concessions : les listes devront être complètes et il ne sera pas nécessaire d'être domicilié dans la circonscription de candidature. Finalement la loi du 21 octobre 1952 relative à la composition et à la formation de l'assemblée territoriale des ÉFO, adoptée par 411 voix contre 203, apporte plusieurs motifs de satisfaction au RDPT :

- L'assemblée change de nom (elle devient assemblée territoriale)… mais ne bénéficie d’aucun pouvoir supplémentaire.
- Elle a désormais vingt-cinq conseillers
- Il suffit que le candidat sache parler le français, ce qui atténue les dispositions de 1946
- Les élections sont fixées et ont lieu le 18 janvier 1953.

L. Sédar Senghor a-t-il eu raison de proclamer que "la bataille de Tahiti n’aura pas lieu, même avec des fleurs" ? Les promesses de 1946 ne sont toujours pas tenues et la vie politique restera agitée jusqu’à la crise majeure de 1958.

[J.M.Regnault]


Retour en haut de page