Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Transport des deux ti’i de Raivavae -

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Transport des deux ti’i de Raivavae

Les deux antiques statues de Rairua (Ile de Raivavai) – improprement appelée Vavitu – viennent d’être transportées à Tahiti. Leurs masses imposantes se dressent maintenant de chaque côté de l’allée qui conduit au Musée de Papeete.

Depuis longtemps déjà la Société des Etudes Océaniennes avait fait des démarches pour obtenir le transport de ces statues au chef-lieu, mais l’entreprise n’était pas facile avec les moyens de fortune dont disposent les petites goélettes qui seules fréquentent ces parages.

L’occasion se présenta lorsque M. Steven Higgins, constructeur de bateaux et le Capitaine Tetua Mervin furent envoyés par M. Ch. Brown pour renflouer sa goélette « Valencia », échouée sur les récifs de Raivavai.

Grâce au savoir faire et à l’obligeance de ces Messieurs, ce travail difficile fut parfaitement exécuté, les frais de chargement réduits au minimum et M. Brown voulut bien accorder deux passages gratuits aux dieux de Raivavai sur sa nouvelle goélette « Denise ».

La haute intervention de M. le gouverneur Montagné, autorisant l’entreprise, avait aplani les scrupules attardés et régularisé cette importante acquisition qui devient une des gloires de nos collections.

Le patrimoine ethnologique de la Colonie, dont d’importants spécimens existent encore dans beaucoup d’îles, devrait suivre le même chemin que les dieux de Raivavai et offrir aux visiteurs de la Capitale des Etablissements Français de l’Océanie la vision complète de l’art indigène, de préférence dans ce qu’il a de colossal.

Bien des considérations sentimentales incitent à penser le contraire. Sans vouloir en attaquer aucune, car elles ne peuvent être que respectables, il est évident que le classement des monuments historiques, pour leur conservation dans les lieux d’origine, ne les protège pas des outrages de la brousse envahissante, là où, généralement, les visiteurs ne se présentent jamais.

Nous ne sommes plus au temps ou les idoles étaient détruites systématiquement, mais il y a toujours ceux qui viennent se reposer à l’ombre des frondaisons recouvrant ces vieilles pierres aux formes humaines monstrueuses et y font preuve d’un triste vandalisme . Nos statues dont l’une, la plus grosse, avait été relevée vers 1902 par l’équipage de la goélette de la station locale « Papeete » porte des inscriptions qui n’ajoutent rien à son intérêt historique.

D’autres monuments, et non des moindres, ont été enlevés et portés à l’étranger, sans égard pour les droits des indigènes et des Français.

Des mesures, malheureusement tardives, s’opposent à ce pillage, elles ont cependant permis de récupérer au passage des pièces importantes. C’est ainsi que d’autres statues de Raivavai, transportées à Tahiti pour être dirigées sur un pays voisin ont été retenues au profit du Musée. Elles provenaient du Marae appartenant à la famille Teriiahoroa a Patii (District de Rairua) dont les nombreux descendants comptent le Capitaine Mervin, déjà cité au début de l’article. Le catalogue qui enregistra ces entrées dans les collections reste muet sur le nom des anciens propriétaires, qui pourtant seraient sensible à cette distinction particulièrement justifiée.

Ces monuments sont taillés dans une pierre assez tendre, sorte de tuffeau de basalte rouge, devenu plus dur à la surface que dans les parties fraîchement cassées ; les artistes qui n’avaient pour les dégrossir que des outils de pierre, de coquillage ou d’os, les ont creusées sans peine. Elles ressemblent en cela aux bustes géants de l’Ile de Pâques, taillées avec des haches en obsidienne, tandis que les dieux des Marquises naissaient dans la basalte plus ou moins poreuse, mais plus dure.

La plus volumineuse des deux statues, indiscutablement féminine, mesure 2 mètres 2 centimètres des pieds au sommet du crâne, mais il y a en plus un socle qui fait partie du même monolithe, de 70 centimètres de hauteur, l’ensemble est donc de 2 mètres 72 centimètres. Le tour, mesuré au-dessus des mains, qui sont posées sur le ventre, est de 2 mètres 92 centimètres. Elle pèse 2 110 kilogs. (La main gauche a six doigts).

L’autre qui probablement est mâle malgré une apparence de mamelons sur la poitrine, mais dont le sexe semble avoir été mutilé, n’a pas de socle, elle mesure 2 mètres 17 centimètres, le tour de ventre est de 2 mètres 14 centimètres, elle pèse 900 kilogs.

Arrivées à Tahiti le 12 novembre elles furent dressées peu de jours après par les soins des « Travaux Publics » et face au Nord comme dans leur orientation primitive.

« Divinités protectrices, génies des sables et des rochers du rivage, protégeant la terre contre les usurpateurs de la mer… ». Vous avez non seulement abandonné votre sol et race qui vous avait créés, mais vos ravisseurs, fiers de leur conquête vous condamnent à remplir un rôle tout autre que celui auquel vous étiez destinées .

Posées sur le sol tahitien, vos images seront reproduites dans des journaux et des livres du monde entier, vous irez, en cartes postales, présenter les hommages de vos nouveaux maîtres aux pays les plus lointains ; les touristes, ces envahisseurs modernes, viendront vous contempler et fouler d’une pied irrespectueux la terre où vous reposez, terre qui n’a pas été consacrée, comme elle l’eut été autrefois, par un nombre imposant de victimes humaines. Telles les roches dressées du Marae d’Opoa (Raiatea) où quatre guerriers avaient été enterrés vivants sous chacune, pour que leurs âmes veillent éternellement.

[H. Bodin. B.S.E.O. n° 49, novembre 1934]

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