Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le problème chinois après guerre. -

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Le problème chinois après-guerre

L’opposition à la présence chinoise est souvent virulente.
Dès 1945, le gouverneur signale « l’hostilité de la population tahitienne vis-à-vis des Chinois ». Des boutiques appartenant à des commerçants avaient été saccagées par des Tahitiens qui revenaient de la guerre, furieux de constater qu’à l’occasion de celle-ci ils aient pu s’enrichir. En 1947, un autre gouverneur écrit :
« Les Tahitiens se plaignent de l’envahissement constant, dans tous les domaines, de la population chinoise dont quelques membres ont réussi, grâce à certaines circonstances commerciales favorables résultant des dernières hostilités ainsi qu’à leur ténacité et à leur sens des affaires, à acquérir des situations parfois importantes ».

Pour lui, il est nécessaire d’avoir les moyens légaux pour réfréner cette expansion et donc « limiter leur puissance commerciale déjà considérable ». À propos des demandes de naturalisation, il dit au ministre de la FOM :
« J’inclinerais à croire que les Asiatiques qui postulent la citoyenneté française, cherchent surtout les avantages attachés à cette qualité…
Je pense qu’il convient de se montrer circonspect dans l’octroi de la nationalité française à des Chinois, mêmes nés dans le Territoire, les intéressés sont au fond, difficilement assimilables
».
Voir dans la même veine la lettre de Lassalle-Séré (voir doc)

Des personnalités locales ne sont pas en reste. Alfred Poroi, maire de Papeete, évoque un « fléau » et « une population en train d’envahir notre pays par l’intérieur ».
Le docteur Cassiau, par exemple, écrit au gouverneur pour lui signaler un problème « d’une extrême gravité » :
« J’ai appris que plusieurs Asiatiques en France cherchaient à obtenir leur naturalisation française.
Ces Chinois, étudiants en médecine ou en droit, dans quelques années viendront s’installer à Tahiti. Après avoir fait mainmise sur tout le commerce du pays, les Chinois contrôleront à bref délai les professions libérales. Aucun Tahitien ne pourra plus s’installer à Tahiti, où nous avons-nous aussi des gens à caser
».

Le docteur écrit encore : « nous verrons peut-être au Parlement un député ou un sénateur chinois, en attendant le tour des fonctionnaires ». Le gouverneur envoie copie de la lettre au ministre de la FOM et ajoute : « les dangers sont réels et j’ai eu l’occasion de vous faire un exposé général du problème chinois dans mon [précédent] rapport ».La naturalisation des Chinois est de la compétence de l’État. Cependant, l’assemblée représentative est souvent sollicitée par des Chinois qui souhaitent la naturalisation ou la venue de proches parents. L’assemblée, tout en reconnaissant son incompétence en la matière, donne son avis et les demandes font l’objet de débats très révélateurs de l’hostilité ambiante. Le 17 novembre 1950, un vœu est adopté à l’unanimité réclamant que « la plus grande rigueur soit exercée dans les autorisations accordées pour le retour des Asiatiques dans le Territoire » (voir le texte sur le départ des Chinois en 1947-1948 et le retour de plusieurs d’entre eux). Le secrétaire général avait expliqué que l’Administration se souciait de ne pas laisser revenir des « éléments politiques contaminés, c’est-à-dire communisés ».
Un accord est trouvé pour laisser rentrer éventuellement des vieillards, ce que des débats au cours des sessions suivantes confirment.

Au cours de la séance du 22 octobre 1951, Jean Millaud signale que l’Administration a indiqué que les naturalisations n’étaient actuellement plus accordées qu’à titre tout à fait exceptionnel. Il s’en étonne car, le sénateur Lassalle-Séré a précisé, dans un rapport, qu’en 1950 certains dossiers ont été transmis au Département avec avis très favorable du Chef du Territoire. Le secrétaire général fait alors cette réflexion étonnante : « à l’heure actuelle, la plupart des dossiers sont transmis avec un avis nettement défavorable, mais il faut bien, de temps en temps, en accepter un, sinon on pourrait croire à une mesure d’ordre racial ».

En fait, un fonctionnaire a été soudoyé pour accorder des réadmissions (49 en 1950 et 34 en 1951).

Les données juridiques du problème :
La législation métropolitaine – comme le montre la lettre de Lassalle-Séré – ne s’appliquait pas dans les ÉFO. Le jus soli n’y avait pas été étendu. Gérald Coppenrath expliquait que l’enfant pouvait acquérir la nationalité française s’il était reconnu par sa mère tahitienne.
Le flou semblait régner quant à savoir si la nationalité française s’acquérait par la loi ou par la naturalisation (qui exige une démarche). L’ordonnance du 19 octobre 1945 qui portait sur la nationalité française n’a été adaptée pour application dans les ÉFO que par le décret du 24 février 1953. Mais ce dernier décret ne reprend pas les dispositions qui auraient pu faciliter l’accès des Asiatiques à cette nationalité.
Bruno Saura indique que parmi les raisons expliquant ces mesures restrictives, il y a la crainte de voir les Chinois acheter les terres.
Les demandes de naturalisation (voir doc) exigeaient de longues démarches : formulaire de déclaration, examen médical, entretien pour contrôler le niveau d’expression en français et le degré d’assimilation. Les dossiers sont transmis à Paris. En cas d’acceptation, un décret paraît au JORF puis au JO des ÉFO.

Pendant un délai de cinq ans, le naturalisé ne peut être électeur et il doit attendre dix ans pour être éligible.
Gérald Coppenrath cite une note du Chef de la Sûreté de Papeete qui traduit bien la nature des problèmes et les évolutions en cours :
« Jusqu’à ce jour, en raison de l’opposition véhémente de l’assemblée représentative, mes prédécesseurs et moi-même avons écarté la presque totalité des demandes de naturalisation. Cette politique doit être révisée. Il y a ici une élite chinoise peu nombreuse mais de qualité qui tend, naturellement à se dissocier de la masse. Il y a quelques jeunes Chinois intelligents, aptes aux affaires, parlant couramment le français, instruits dans nos écoles, particulièrement à l’école des Frères. Beaucoup sont devenus catholiques ou protestants. Nous aurions intérêt à les intégrer dans la communauté française… »

Les étrangers qui résidaient dans les ÉFO étaient frappés d’une taxe dont le montant a beaucoup fluctué mais qui était assez lourde. Il y avait également des « taxes additionnelles dûes par les patentés asiatiques » et des « taxes sur les cartes d’identité spéciales délivrées aux étrangers ».

Voir en bibliographie les ouvrages de Gérald Coppenrath (1967), Bruno Saura (2002), Ernest Sin Chan (2004).

[J.M.Regnault]

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