Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - 757 Chinois retournent en Chine -

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Le problème chinois après-guerre

757 Chinois retournent en Chine

En 1948, la communauté chinoise en Polynésie est forte de 6 390 âmes pour une population totale de 55 734 habitants. Pour la très grande majorité la période de la guerre fut aussi dure à vivre que pour leurs compatriotes tahitiens : petits commerçants, artisans ou cultivateurs pour la plupart ils souffrent aussi du rationnement et de la même façon, se tiennent à l’écart des sursauts de vie politique locale.

La vie quotidienne
Pour un jeune Chinois de quinze ans comme Maurice Sacault dit « Souky », la guerre a peu d’influence sur sa vie quotidienne. Né le 24 juin 1924 à Faaa, il a toujours vécu au-dessus du magasin de ses parents à Auae. Il continue à aller en bicyclette à l’école des Frères avec ses trois frères et ses quatre sœurs et le conflit mondial, c’est en fait, pour lui, les nouveaux rideaux que l’on a installé en 1940 à la maison pour respecter le black out… De temps en temps on parle bien autour de la table familiale de ce qui fait l’actualité de Papeete en ces jours (la légion Valmy par exemple où se sont engagés quelques volontaires chinois dont le capitaine Kee Sang, le frère de Nim Enn) mais le grand sujet de conversation reste les difficultés de ravitaillement et les problèmes scolaires. Grâce aux frères enseignants, Souky vient de découvrir la musique et, parallèlement à ses études d’abord, puis à sa vie d’homme ensuite, il poursuivra cette activité avec un solide enthousiasme.

Le ralentissement de l’immigration

Les années d’après-guerre vont marquer pour la communauté chinoise un des tournants les plus importants de son mouvement démographique. En effet, on constate que : « depuis 1939 et pour la première fois le nombre d’immatriculations de Chinois nés en Polynésie et approchant leur majorité dépasse celui des immigrants (99 contre 33). Une enquête sur la répartition professionnelle montre que 45% sont sans profession, 18% commerçants ou employés de commerce, 12, 5% d’agriculteurs, 10% d’artisans etc… De 1941 à 1962, trois mille Chinois vont ainsi se faire recenser, parmi lesquels une centaine seulement viennent de l’extérieur ». (G. Coppenrath).

Le retour en Chine
À ce ralentissement très net de l’immigration va s’ajouter un départ massif de 757 membres de la colonie chinoise qui quittent Tahiti en 1947 et 1948 pour rejoindre la Chine via Hong Kong (voir doc). Il est intéressant d’essayer de comprendre le pourquoi d’un tel exode qui, à l’époque, reçut l’approbation de tous : les autorités administratives et locales, les responsables chinois et bien entendu les partants eux-mêmes. Il faut savoir en effet que les 6 390 Chinois de 1946 sont loin de représenter « les riches » du Territoire. Certes, quelques-uns ont fait fortune et ont travaillé en conséquence. Mais beaucoup vivent de façon très modeste et avec peu d’espoir de dépasser leur rang social. Mais c’est pour les vieux que la situation est la plus dure : ils n’ont pas réalisé leur rêve à Tahiti et, comme tous les Chinois de leur génération, ils souhaitent rentrer mourir dans leur terre natale. Ne répètent-ils pas sans cesse cet ancien proverbe : « Bien que l’arbre soit grand et fort, quand ses feuilles mortes tombent, elles arrivent toujours au bas du tronc » (où que soit le Chinois émigré, lui et ses descendants reviennent toujours au pays de leurs ancêtres). Ils ont peur aussi que leur culture, leur tradition soient perdues pour leurs enfants dans un pays où ils ont l’impression qu’ils sont plus supportés qu’aimés. Il est classique en effet de chercher un bouc émissaire quand des difficultés se présentent et l’on a tendance à rejeter sur les Chinois la responsabilité de tous les problèmes économiques de l’heure. Les contrôles et vexations en tout genre se multiplient et une trentaine de magasins se voient signifier leur fermeture pour infractions sur les prix. Ceci explique l’insistance des responsables de la colonie et du Consul de Chine, auprès des autorités administratives et de la direction des Messageries, pour obtenir, des
premiers, le droit et, des seconds, les moyens pour rapatrier toutes les familles qui désireraient partir. Les départs vont donc s’échelonner sur deux ans, en 1947 et 1948, à bord de paquebots mixtes des Messageries Maritimes, le Chung Chow, le Chung King, le Ville de Strasbourg et le Saint Nazaire. Les passagers sont « des vieillards aspirant à revoir le pays natal, généralement sans espoir de retour comme en témoignent les aliénations de leurs biens auxquelles ils procédèrent avant le voyage, et des enfants à qui leurs parents voulaient donner une éducation dans leur propre patrie d’origine ».
Mais, hélas, la terre natale lorsqu’ils arrivent, n’offre pas l’accueil qu’ils avaient espéré. Mao Tse Tung vient de fonder la République populaire de Chine et le nouveau régime fait preuve de la rigueur qui accompagne inévitablement les jeunes révolutions marxistes. Pour les vieillards en particulier, l’existence sur le sol natal va être très difficile. « Ceux qui se trouvent en zone communiste n’arrivent pas à s’adapter au mode de vie qui leur est imposé par le régime, tandis que ceux qui se sont réfugiés à Hong Kong ne peuvent y recréer une activité professionnelle. Ils dépendent donc de l’aide financière que les membres de leurs familles restés à Tahiti leur apportent non sans difficultés. Les Chinois de Tahiti recherchent alors au marché noir des dollars qu’ils expédient non sans risque, par la voie postale. Par contre les jeunes peuvent souvent se tailler à Hong Kong, grâce à leurs connaissances du français et à l’instruction générale qu’ils ont reçue avant leur départ, des situations intéressantes dans les affaires ».

Quoi qu’il en soit, beaucoup vont par la suite essayer de retourner à Tahiti mais l’administration se montrera inflexible (pas tout à fait néanmoins, puisqu’en 1950 et 1951, 83 d’entre eux, avec la complicité d’un fonctionnaire vénal réussiront à regagner la Polynésie).
Aujourd’hui, il semble qu’une très grande partie du contingent d’émigrés ait pu contourner l’interdiction administrative et, via Formose, les Etats-Unis et même l’Europe, s’installer de nouveau dans nos îles.

Un témoin raconte


Voici les souvenirs d’un jeune Chinois qui avait 20 ans en 1947 et qui fit le voyage Papeete Hong Kong. Une dizaine d’années après, riche d’une expérience dure mais passionnante et qu’il ne regrette pas, il était de retour à Tahiti :
« Avant de partir, nous avons fait une grande réunion à l’école chinoise pour élire un petit comité qui, sur le bateau, s’occuperait de nos compatriotes. Puis chaque association a offert un repas d’adieu. Ma famille, c’est-à-dire mon père, ma mère, mes trois sœurs et un frère adopté nous sommes partis avec nos maigres affaires et un petit contingent de devises : cent mille francs pacifique. Alors que le bateau s’éloignait du quai, plusieurs vieux ont uriné par-dessus bord : ils marquaient ainsi leur volonté absolue de ne plus jamais revenir. Nous étions logés (plus de trois cents) sur le pont ou dans la cale en compagnie de volontaires locaux qui partaient pour l’Indochine.
Le nombre de passagers dépassait évidemment la capacité du bateau et l’on dut fabriquer des radeaux de sauvetage supplémentaires avec des fûts et des poutres. Il faisait trop chaud. La nourriture était immangeable mais par bonheur la mer est restée calme. Nous avons fait le voyage en 22 jours. L’arrivée à Hong Kong s’est produite au mois d’avril et nous nous sommes séparés : une partie est restée là, l’autre s’est dirigée vers la Chine. J’étais de ce dernier groupe. Nous étions tous très déçus par l’aspect arriéré du pays mais c’était l’après-guerre et nous comprenions.
J’ai retrouvé la famille de mes parents à Canton où je suis allé au collège. Nous étions là une vingtaine de Chinois Tahitiens et il nous a fallu apprendre le cantonnais. A aucun moment nous ne nous sommes rendus compte de la situation politique et soudain, un matin, nous avons réalisé que les troupes communistes étaient là. Pendant trois mois encore, nous avons eu la possibilité de nous déplacer mais toute de suite après le Nouvel An 1950, les frontières ont été définitivement fermées. Les arrestations ont alors commencé : on enfermait non seulement tous ceux qui avaient travaillé pour l’ancien gouvernement, mais également tous les suspects. Mon beau-frère qui était télégraphiste a été aussi interpellé et sa maison fouillée. Les policiers ont trouvé certaines de mes lettres en français et ont cru que j’étais un espion.
En février 1950, au petit matin, trois soldats se sont présentés à la maison. Ils m’ont demandé mon nom puis m’ont obligé à les suivre. Nous avons ainsi traversé toute la ville à pied sous les regards apeurés ou indifférents des passants. La prison était située dans d’anciens bâtiments d’habitation où nous étions entassés à plusieurs centaines. Je suis resté sans jugement pendant trois ou quatre mois.
Tous les jours après le petit déjeuner vers dix heures, on appelait les condamnés destinés à être fusillés. Ils étaient ensuite exécutés d’une balle dans la nuque sous les yeux de tous. Curieusement, on nous faisait sans arrêt changer de bâtiment : parfois, nous dormions par terre, parfois sur des bancs ou des bats flancs. J’ai subi trois interrogatoires sans brutalité mais avec les mêmes questions qui revenaient sans cesse. Je pense que finalement ils ont fait traduire mes lettres car au bout de quelques mois mon régime de détention s’est assoupli : je pouvais sortir et travailler avec d’autres prisonniers (cuisine et terrassement).
Après six mois, on m’a laissé libre et j’ai alors eu le choix : soit partir travailler dans une commune agricole, soit enseigner dans une école. J’ai préféré être instituteur et pendant sept ans j’ai fait la classe à 2000 f par mois. Heureusement que mes amis de Tahiti m’envoyaient de temps en temps de l’argent !...
Come les trois quarts de ceux qui étaient partis en 1948, j’ai pu enfin revenir à Tahiti. Je ne regrette rien si ce n’est comme la plupart des compatriotes qui ont effectué ce voyage, d’avoir perdu de l’argent, du temps et tout le bénéfice de l’éducation déjà reçue
».

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