Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - R. Brunot, gouverneur général -

Sommaire

Le kiosque

La presse de l'époque

Le kiosque

! Vous êtes ici : Histoire de l'institution | 1932-1946. Les délégations économiques et financières | Contexte historique | R. Brunot, gouverneur général

Contexte historique Local

R. Brunot, gouverneur général

Le 22 avril 1941 Emile de Curton reçoit un télégramme du gouverneur général Brunot, qui lui annonce son arrivée et son rôle de messager du général de Gaulle. De Curton se félicite de cette visite qui va pouvoir rendre le calme à la colonie : on oubliera l'affaire Brunet, celle des consuls anglais, les dissensions disparaîtront à l'intérieur du Comité de la France Libre et les habitants hostiles à de Gaulle seront définitivement mis hors d'état de semer le trouble. Emile de Curton se trompe lourdement.

Un chapeau à plumes

C'est encore François Broche qui fait, avec humour, revivre l'arrivée de Richard Brunot à Papeete :

« Un chapeau à plumes descendit la passerelle du Monterey. Même en faisant appel aux plus lointaines réminiscences de la mythologie polynésienne, qui pourtant abonde en personnages extraordinaires, en créatures indéfinissables, à la fois anges et bêtes, hommes et dieux, les chefs tahitiens ne se souvenaient guère de traditions ancestrales relatant la venue à Tahiti d'un chapeau à plumes. Et, ce qui ajoutait à l'étrangeté du spectacle, ce chapeau à plumes blanches était prolongé vers le sol par une sorte de corps humain, tout chamarré et emplumé lui aussi, où le noir et l'or se mêlaient harmonieusement. La foule était immense sur le quai de l’Uranie. Toute la troupe en armes, tous les fonctionnaires et les corps constitués en grande tenue étaient là, mais aussi presque toute la population tahitienne, qui réserva au chapeau à plumes un accueil fracassant, à la fois vocal et musical, affectueux et mystique.


Le consulat anglais, situé près du temple protestant

Le chapeau à plumes marchait. Tout à fait comme un homme, d'ailleurs. Il avait des jambes, décidément, et, en y regardant bien, il avait même des mains, celles-là mêmes que serrait respectueusement le gouverneur de Curton. O stupeur : on discernait aussi un visage sous les plumes. Mais ce n'était pas un homme-oiseau, malgré toutes ses plumes, car il n'avait pas d'ailes et ne pourrait sans doute pas gagner par la voie des airs le palais du gouvernement...

Emile de Curton se trouvait partiellement rassuré : un examen attentif de l'étrange visiteur lui permettait de conclure catégoriquement que le chapeau à plumes et le gouverneur général Brunot ne faisaient qu'une seule et même personne. Déjà l'important personnage soulevait de petits problèmes. L'accueil reçu ne lui paraissait pas très conforme aux instructions télégraphiques qu'il avait fait transmettre douze heures avant son arrivée et dans lesquelles il réclamait des « acclamations spontanées » et un « enthousiasme de bon aloi ».

En fait le calvaire d'Emile de Curton et de ses amis vient de commencer !

D'incidents en incidents, la tension ira grandissant entre le gouverneur général en mission et le gouverneur en place : que ce soit à cause de la façon dont de Curton a prévu l'hébergement du représentant de De Gaulle à Tahiti ; que ce soit à propos de l'affaire Tiffy ou des rapports tendus qui se sont instaurés, dès le début, entre madame Brunot et les dames de la Croix- Rouge dont madame de Curton est présidente; que ce soit la décision prise par le gouverneur générai de maintenir à Tahiti dix internés allemands et italiens, alors que leurs transfert vers l'Europe a été décidé par de Curton ; que ce soit la volonté de Brunot de faire adhérer les E.F.O. au cartel du coprah – ce qui ne peut qu'entraîner une baisse du cours local – ; que ce soit le rappel de monsieur Lagarde, pressenti par Brunot au poste de Conseiller général, ou l'attention qu'il porte aux conseils d'Isaac Walker, tous deux ennemis du gouverneur de Curton ; que ce soit, enfin les réunions organisées par Brunot où il désavoue le travail de ses prédécesseurs gaullistes, tout sera fait par cet homme, très certainement paranoïaque, pour que la situation se dégrade à Tahiti jusqu'au jour où l'épreuve de force sera inévitable : le 15 juin 1941, on verra le premier gouverneur gaulliste de Tahiti, nommé par de Gaulle, être mis en prison par un gouverneur général en mission, s'étant nommé lui-même gouverneur des E.F.O. au nom du général de Gaulle !

Faisant croire à l'existence d'un complot dirigé contre sa personne, n'hésitant pas à prétendre que de Curton et ses amis agissent en accord avec Vichy, déclarant ensuite qu'il s'agit d'une machination communiste, pour conclure enfin que c'est pour étouffer l'affaire du consulat britannique qu'on veut attenter à ses jours, le gouverneur général Brunot ne craint pas de se contre dire pour arriver à ses fins : c'est-à-dire l'élimination pure et simple de la scène politique du gouverneur de Curton et des gaullistes de la première heure.

Et il suffit de suivre les événements qui ont bouleversé Tahiti à partir du 14 juin pour être persuadé et de la mauvaise foi de Brunot et de son dangereux état d'exaltation.

Le 14 juin 1941, le Comité de Gaulle se réunit donc, de Curton est présent, mais en position d'accusé ! Ses heures de liberté sont comptées et, au milieu de la nuit du dimanche au lundi 15 juin, Brunot donne l'ordre à l'adjudant de gendarmerie Chaussin de prendre en main une escouade pour aller arrêter de Curton, Ravet et Sénac. […]

C'est vers deux heures du matin qu'arrivent de Curton, Ravet et Sénac, et immédiatement, le jury d'honneur et le gouverneur général se mettent en place. Brunot lit l'acte d'accusation : un complot a été organisé contre lui en vue de l'emprisonner et peut-être même de l'abattre. Le jury va-t-il croire le gouverneur général, va-t-il suivre ses incitations au meurtre ? Non. Malgré les cris de haine du gouverneur général et à cause, peut-être, de son comportement presque hystérique, ses ennemis ne sont pas condamnés comme il l'espérait : Martin et Gilbert sont libérés sur le champ, Curton, Delage, Fatoux, Lemonnier, Ravet, Sénac sont condamnés aux arrêts de rigueur et, pour tous, à l'exception d'Emile Martin, il est décidé qu'ils devront partir par le prochain courrier pour aller rejoindre les forces françaises libres combattantes. Ce n'est pas une vraie condamnation, Brunot est furieux, et il ne respectera aucune des décisions du jury. Le bateau-courrier Hauraki quittera Papeete sans les condamnés, mis au secret dans la prison de la caserne, et qui se retrouveront, au mois d'août 1941, sur l'ordre du gouverneur général Brunot, internés dans un camp à Moorea !

Etienne Davio, « en tant que citoyen français établi à Tahiti depuis 1913 », comme il l'écrit au Quartier général du général de Gaulle, après avoir été interné par Brunot à Tahaa, expose dans cette lettre les méfaits du gouverneur général :

... « M. Brunot se nomma donc gouverneur des E.F.O. Une fois installé à la faveur de cette équivoque, il fallait bien parer aux protestations qui allaient surgir une fois le premier moment de surprise passé. Il usa à cet effet de procédés inspirés de la plus basse démagogie. Il fît ensuite arrêter tous les membres du précédent gouvernement avec l'aide de l'adjudant Guy, qu'il promut sous-lieutenant. Pour justifier ces mesures, il argua d'abord d'un premier complot selon lequel le précédent gouvernement avait projeté d'attenter à sa personne. Puis un autre motif s'ajouta bientôt, le complot de la « reddition à Vichy » tramé par le gouvernement de Curton. M. Brunot avait « des preuves » et avait même obtenu « des aveux » de M. É. Martin. Le procès des coupables aurait lieu avant le 14 juillet, etc..

D'incohérences en incohérences, M. Brunot en vint ainsi à éliminer des postes responsables tous les principaux promoteurs et artisans du mouvement de gaulliste à Tahiti et à appeler au gouvernement des vichystes avérés tels que Lang, de Kerstrat, Van den Broek d'Obrenan. Lang, promu chef de la milice, avait pris pour second son ami Lainey, agitateur du C.S.A.R. connu en France. Ainsi les nouveaux lieutenants de Brunot étaient des vichystes notoires, tandis que les de-gaullistes de la première heure étaient traités en public par Brunot de "vichystes" et de pro-hitlériens !

En tout cas, le résultat le plus positif des quatre mois de dictature Brunot fut de jeter la confusion et la haine parmi la population paisible de cette petite colonie, et, chose plus grave, de jeter le discrédit sur le mouvement de Gaulle ».

[J.M. Dallet. Ch. Gleizal. Mémorial polynésien, t. 6]

Retour en haut de page