Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L’appellation Polynésie française en question -

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L’appellation Polynésie française en question

Une autonomie poussée très loin était-elle compatible avec une appellation qui rappelait la présence d’une puissance extérieure ou en passe de l’être ?
L’expression Tahiti Nui aurait été utilisée par Alec Ata, alors directeur de l’Office du tourisme, au milieu des années soixante-dix, estimant que c’était ce qu’il y avait de plus efficace pour attirer les touristes. Le succès ne fut pas au rendez-vous (1).
Lorsque l’État desserra l’étau institutionnel en 1977, il ne semble pas que le problème de l’appellation ait été publiquement soulevé, du moins les archives consultées ne révèlent-elles rien. Cependant, le statut d'autonomie interne de 1984, prévoyant que le statut est évolutif, autorisait bien des changements et des espoirs. Le Territoire avait droit à un drapeau, un sceau et un hymne, pourquoi pas à un nouveau nom ? Du coup, le débat sur la dénomination du Territoire fut relancé. Il y eut même de curieuses querelles grammaticales. Un article du Toere rappella que lors de la discussion du statut de 1996, qui donna davantage dans le symbolique que dans un accroissement des compétences locales, des « officiels » du Territoire auraient tenté d’imposer l’écriture « Polynésie Française ». Pour le Toere, cela signifiait qu’avec la majuscule l’adjectif devenait un nom propre et cela hissait la Polynésie au rang des États souverains. Ainsi, sous couvert d’autonomie, les amis de Gaston Flosse et lui-même préparaient eux aussi l’indépendance, laissait entendre l’hebdomadaire du Tavini (2). « Des échanges grammatico-diplomatiques ont eu lieu et rétabli le bon usage », précisa l’hebdomadaire. Quoi qu’il en soit, l’appellation du Territoire révélait une hyper-sensibilité des esprits.

Si une quasi-unanimité se dégagea rapidement pour faire disparaître le nom de la France, on pouvait distinguer deux types de propositions : celles qui ne reniaient pas le nom de Tahiti et celles qui préféraient d'autres voies.

Dans le premier groupe se situa la démarche de Gaston Flosse qui proposa l'appellation de "Tahiti Nui". L'idée semblait reprendre le projet de Pouvanaa a Oopa, mais pour ne pas contrarier les habitants des autres îles, on ajouta "Nui", ce qui signifie alors "le Grand Tahiti" (3). Selon A. Ata, il y a aussi une dimension à retenir, celle des relations régionales du Pacifique. Il y a de nombreux États ou Territoires polynésiens et ceux-ci n’auraient pas apprécié que le mot Polynésie figurât dans le nom d’un seul Territoire, laissant entendre qu’il n’existait pas de Polynésiens par ailleurs.

G. Flosse tenta d’officialiser la nouvelle appellation. En juin 1993, un "mini scandale" éclata lors de la réunion du PIDP (4)  tenue à Papeete. Les documents fournis aux participants substituèrent le nom de "Polynésie française" par celui de "Tahiti Nui", au grand dam des autorités de l’État présentes à la conférence. Le nouvel hymne territorial, choisi après dix années d'hésitations, s'intitule Ia Ora O Tahiti Nui (adopté par l'assemblée territoriale le 10 juin 1993).
Dès 1985, des leaders politiques prirent une toute autre voie. Jean-Marius Raapoto suggéra que la Polynésie de demain "pourrait s'appeler Maohinui, notre patrie ancienne et retrouvée, celle que nous léguerons à nos enfants et à leurs descendants".

Les 2 et 3 novembre 1989, l'assemblée territoriale examinait l'avant-projet de loi qui devait "toiletter" le statut de 1984. Le rapporteur, Jacki Van Bastolaer, alors membre du parti Ia Mana, fit disparaître systématiquement (et volontairement ?) l'adjectif "française" à chaque fois qu'il mentionnait la Polynésie.

Lors de son congrès du 14 décembre 1990, le Tavini Huiraatira, envisagea de donner à la nouvelle République, le nom de "Ao Maohi", c'est-à-dire le Monde Maohi. Il semble que chez beaucoup d'intellectuels favorables à l'indépendance, le nom de Tahiti ait été trop galvaudé. Turo Raapoto - frère de Jean-Marius - l'avait souligné, déjà, en 1979 :
« On me dit Tahitien, mais je refuse. Je ne suis pas Tahitien. Cette dénomination a essentiellement une vocation démagogique, touristique, snobinarde et poubelle [...] Tahiti, c'est un produit exotique fabriqué par des Occidentaux pour la consommation de leurs compatriotes.
A bien regarder de près, qu'est-ce que Tahiti a été si ce n'est la putain du Pacifique, le port où matelots et vagabonds malades, véreux, syphilitiques, ces déchets de la civilisation occidentale venaient déposer les germes de leur bêtise et de leur méchanceté [...] Le produit "Tahiti" que l'Office du Tourisme vend au monde, n'est-ce pas un lieu de prostitution où les femmes sont faciles et ne coûtent rien
? »

Le Tavini Huiraatira, dans sa volonté de rupture avec la France, adopta un projet de Constitution pour la future République de Te Ao Maohi (5), c’est-à-dire le Monde maohi ou « L’espace vital Maohi ». Dans un communiqué, le parti rappela comment Tahiti avait été conquis par la force, par « un brigandage d’État ». Ce sont les descendants de « ces pirates » qui appelèrent le pays Polynésie française (6). Les nouveaux statuts adoptés au congrès du 24 novembre 2001 à Moorea mentionnaient encore dans l’article 2, alinéa 5, que « notre » patrie s’appelle Te Ao Maohi. Son espace géographique serait constitué par la Polynésie française et l’îlot dit de « Clipperton».

Il était clair qu'à la fin du vingtième siècle, la plupart des formations politiques locales, voulaient, en changeant le nom "Polynésie française" ou bien exprimer le souhait d'une très large autonomie en ne gardant que des liens minimums avec la France, ou bien effacer ce qu'elles considéraient comme des marques du colonialisme. On remarque cependant qu'il existait un clivage entre ceux qui appartenaient au courant indépendantiste et ceux qui s'y opposaient. Pour ces derniers, il ne fallait pas renoncer au nom de Tahiti qui, loin d'être un signe infamant, était un titre de gloire. N’était-ce pas une différence d'appréciation sur le passé, les uns refusant les apports européens, les autres acceptant de reconnaître que Tahiti appartient à tous ceux qui lui ont assuré, pour le meilleur et pour le pire, sa réputation mondiale ? Une querelle des Anciens et des Modernes ? On pouvait aussi estimer que la nouvelle génération – même chez les pro-indépendantistes – se démarquait de Pouvanaa et de son époque. Si Pouvanaa et ses amis étaient fiers du nom Tahiti, les intellectuels autour de Duro Raapoto rejetaient cette appellation et le Tavini leur emboîtait le pas. On pouvait donc estimer que, si un jour le Tavini, seul ou avec des alliés, arrivait au pouvoir, le nom de Tahiti disparaîtrait.

Bibliographie :
J-M. Regnault, La France à l’opposé d’elle-même, Essais d’histoire politique de l’Océanie, Éditions de Tahiti, 2006, 228 p. (voir le chapitre « de OTaïti à Tahiti Nui », à la recherche d’un nom pour le paradis terrestre).

(1) Les Nouvelles de Tahiti, 27 juillet 2005.
(2) Toere, semaine du 26 juin au 2 juillet 2003, p. 8.
(3) C’est ce qu’expliqua G. Flosse lors du débat du 6 avril 1999, en réponse aux inquiétudes de L. Kimitete.
(4) Créé en 1980, le Pacific Islands Development Program est une institution rattachée à l’East West Center. Tous les cinq ans, les chefs de gouvernement de nombreux petits États et territoires insulaires du Pacifique, se réunissent pour définir des programmes de recherche en vue d'accélérer le développement économique de la région.
(5) Congrès du 14 décembre 1990.
(6) Communiqué du 22 juillet 1992 sur les élections européennes, signé James Salmon.

[J.M.Regnault]

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