Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le rapport de Dominique Wolton -

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Le rapport de Dominique Wolton

Alors qu’en 2001 G. Flosse remportait une victoire électorale sans précédent, il s’inquiéta de l’image que le pays et lui-même donnait à l’extérieur. Il proposa au professeur Dominique Wolton, expert en sciences de la communication de lui fournir une étude sur « La communication politique entre la Polynésie française et la métropole ». Ce dernier était directeur d’études au CNRS, professeur à l’IEP de Paris, auteur d’une vingtaine d’ouvrages et directeur d’une revue spécialisée en communication : Hermès (1).
D. Wolton vint à Tahiti à sept reprises sur un laps de temps de 14 mois, réalisa 169 entretiens (en Polynésie et à Paris) et rendit un rapport d’une centaine de pages (plus des annexes) en septembre 2001.
Le but de l’auteur était de « comprendre les forces et les faiblesses de ce dialogue [entre État et Territoire] et les moyens de l’améliorer par des propositions destinées aux deux acteurs, car les efforts à entreprendre concernent les deux côtés ».
Comme la plupart des rapports établis par des personnalités marquantes du monde intellectuel métropolitain, ce rapport fut mis de côté, tant certaines critiques étaient difficiles à accepter par les dirigeants locaux. Il ne fut connu que par des « indiscrétions » et diffusé grâce à des photocopies (qui laissent du reste l’impression d’un rapport à l’état de brouillon, avec ses fautes d’orthographe, les noms écorchés et les répétitions abusives) et à la presse qui s’en empara deux ans après la remise au gouvernement.

D. Wolton nota rapidement qu’en Polynésie, « tout est semblable et différent » à ce qu’on trouve ailleurs. Simultanément, on est français dans les comportements « officiels », en même temps, avec le bilinguisme, « tout est océanien et très éloigné du modèle rationaliste occidental que les Polynésiens ont, par ailleurs, parfaitement intégré ». Analysant le statut d’autonomie, il remarqua que « l’autonomie est un statut politique plus compliqué que l’indépendance, mais plus riche d’enrichissements mutuels ». L’autonomie suppose en effet une reconnaissance mutuelle et une coopération permanente. Pour le chercheur en communication politique, le terrain était neuf et l’obligeait à sortir des stéréotypes. Il devait affronter trois niveaux de problèmes de complexité croissante :
- réduire les tensions entre le Territoire et l’État (lequel n’a pas de culture de l’autonomie au sein de la République)
- construire un projet de société au-delà de l’économie
- veiller à préserver une société multiculturelle pacifique.
Le portrait qu’il dessina de G. Flosse – au-delà des qualités reconnues du président – ne pouvait qu’irriter le commanditaire du rapport. Si le président critique le système français, il le reproduirait en Polynésie, centralisant tout à Papeete, ne donnant aucune autonomie aux archipels, ne donnant aucun pouvoir à ses ministres, instituant un système bureaucratique, pilotant l’économie et laissant se renforcer le lien entre le parti orange et les milieux d’affaires. « Le président a tous les pouvoirs : il signe tout et contrôle tout ; rien ne se décide sans lui », établit-il. En fait, le président n’arriverait pas à définir un projet politique en dehors d’une opposition systématique à Paris et un intérêt indiscutable pour l’économie mais peu réaliste face à la conjoncture mondiale. Il aurait une admiration pour les États-Unis et un discours qui soutiendrait la tradition océanienne… Le problème serait que ni lui, ni son entourage ne seraient capables de sortir d’une guerre perpétuelle, chaque mois de nouveaux sujets d’affrontements avec Paris surgissant. Les liens avec J. Chirac ne feraient que susciter des jalousies. Pour comprendre l’image trouble de G. Flosse répandue en métropole, il faudrait avoir à l’esprit la question qu’on se pose à son sujet : « veut-il finalement, au-delà des mots, une autonomie dans la République, ou contre la République ? ».
L’État, de son côté, serait incapable de gérer une communication dans cette situation de perpétuel face à face et assumerait mal l’Histoire que ce soit celle de la prise de possession ou celle des essais nucléaires. Son intérêt pour la Polynésie serait nettement insuffisant. « Il y a quelque chose de justifié dans la rancœur de la Polynésie à l’égard de la France » affirmait D. Wolton.

La description de la Polynésie, sans complaisance, montre néanmoins une grande sympathie de l’auteur à son égard et une compréhension rare des habitants, de ces femmes et de ces hommes auxquels la France a imposé les essais nucléaires sans qu’ils se soient sérieusement révoltés. D. Wolton se moquait des fonctionnaires qui, voyant que la forme des choses est occidentale, imaginent que le fond l’est aussi ! Or, chacun aurait à gagner de ce « laboratoire des problèmes politiques de demain » que serait le Fenua, une vision des choses qui a beaucoup déplu à de nombreux intellectuels et/ou politiques de Polynésie.

D. Wolton fit des propositions au Territoire, lui demandant de « ne pas réduire la communication politique à un affrontement sur le statut ». Il faudrait passer à une logique de coopération qui n’interdirait pas les rapports de force. L’État, de son côté, ne mettrait pas toujours de la bonne volonté. La confiance mutuelle faisait défaut, de même que l’absence d’un sentiment de partager un destin commun. L’auteur aurait-il prophétisé ce qui allait se passer moins de dix ans plus tard ? Un jour les Polynésiens diront à leurs hommes politiques : « au lieu de critiquer toujours Paris, quelle autocritique faites-vous ? ». Comme beaucoup d’observateurs, l’auteur nota que le débat indépendance/autonomie ne reflétait plus assez les contradictions de la société. C’est pourquoi il fit une série de propositions de réforme de la politique locale pour aller dans le sens d’un plus grand pluralisme des idées (l’Université n’ayant rien apporté de bien nouveau) et des médias (autre proposition qui a déplu). Parfois, l’auteur recommandait des choses déjà réalisées comme l’enseignement de l’histoire de la Polynésie, mais semblait plus pertinent quand il suggérait de « laisser une autonomie aux activités culturelles » (c’est-à-dire ne pas les politiser). Prophète, là encore quand il écrivit « qu’il ne faut pas disqualifier l’adversaire… surtout quand on a la majorité absolue, sinon les réveils sont brutaux » ? Une remarque qu’il adressa directement à G. Flosse qui, en 2001, « était au sommet de son pouvoir ». Il recommanda encore d’éviter la coupure entre riches et pauvres et à la distribution des rôles économiques aux différentes communautés. Mais, comme la Métropole, la Polynésie ne discutait pas réellement de ses problèmes. Il faudrait réintroduire la culture entre l’économie et la politique, car tel serait l’enjeu d’une société démocratique multiculturelle.
Le chapitre consacré aux recommandations à l’État est encore plus corrosif, car Paris – qui ne comprendrait que le langage des armes – n’a pas fait l’effort intellectuel, culturel et politique pour comprendre le Territoire. « L’État s’oppose, mais finalement laisse faire ; qui n’en profiterait pas ? ». Les Gouvernements « oscillent entre un laxisme et un contrôle inutilement strict » et sont incapables d’expliquer et de justifier le contrôle de légalité, complément de toute situation d’autonomie, incapables d’expliquer les règles sans avoir à se justifier d’un quelconque néo-colonialisme ! Ils ne voient pas que les Polynésiens attendent beaucoup de l’État, « obnubilés qu’ils sont par le rapport de force incessant avec une partie de la classe dirigeante ». L’État devrait « sortir de la position de bouc émissaire qui permet aux Polynésiens de faire l’économie de l’analyse de leurs contradictions ». Le véritable enjeu, selon D. Wolton serait « comment développer une société multiculturelle et quels liens développer avec la région et la métropole ? », ce qui lui paraît plus important que la question de l’indépendance politique.
En un mot, l’État devrait sortir de sa phase défensive. Or, « il n’est pas à la hauteur de l’autonomie ». « Quand il dénonce certaines dérives affairistes, il prouve simplement son incapacité à faire respecter le droit, à gérer la justice qui fait partie de ses fonctions régaliennes ». D. Wolton souhaita que les fonctionnaires expatriés fussent motivés par autre chose que le soleil et le gain et suggéra la tenue d’états généraux de l’Outre-Mer…
In fine, D. Wolton était bien conscient que son rapport faisait partie de ces travaux que les acteurs politiques demandaient aux spécialistes des sciences sociales… pour n’en rien faire. Il espéra néanmoins que les Polynésiens en discuteraient suffisamment pour que les relations entre Paris et Papeete fussent renouvelés. Comme l’aurait dit un héros d’Hergé : « Encore raté ! » .

(1) La revue Hermès a consacré un numéro double à l’Outre-Mer (n° 32-33, 2002) avec des articles de Tamatoa Bambridge, Annie Baert, Chantal Spitz, Bernard Rigo, Philippe Neuffer, Bernard Gille, Sylvie André, Sémir Al Wardi, Jean-Marc Regnault.

[J.M.Regnault]

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