Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - La lente application de l’IVG -

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La lente application de l’IVG

Le combat des femmes pour obtenir le droit à l’IVG (1), vingt-sept ans après la métropole, illustre les blocages à l’encontre d’une évolution des droits des femmes.
Jusqu’en 2001, l’avortement n’était pas légal, même s’il se tolérait en milieu hospitalier et bien sûr clandestinement dans des conditions précaires.
Lorsque le groupe communiste avait proposé au Sénat, le 16 décembre 1979, d’étendre la loi sur l’IVG, le sénateur de Polynésie française, Daniel Millaud (qui avait défendu le droit à la contraception contre l’Église catholique), demanda que, si un texte s’avérait nécessaire, « il soit vraiment spécifique, qu’il soit adapté aux réalités de la société polynésienne ». Du coup, le texte sur l’IVG ne fut pas promulgué. Douze ans après, une candidate aux élections territoriales accuse : « justifier le non vote de cette loi, sous couvert d’une spécificité polynésienne est une monstruosité » (2).
Revenir sur l’histoire de l’application de la loi est utile pour comprendre la place de la femme dans la société polynésienne.
Avant 2001, le Tahoera’a - comme les autres formations importantes - n’était pas favorable à la mesure, mais deux conseillères, Tuianu Le Gayic et Amélie Jouette la réclamèrent. Cependant les années passèrent et, en 1990 encore, la mesure fut renvoyée à plus tard. Quand se mit en place un programme territorial de planification familiale, la priorité fut donnée à la contraception, mais le poids des Églises ne permit pas d’aborder l’IVG. De plus, les partis indépendantistes voyaient le planning familial comme un instrument des Français pour réduire la population mao’hi au rang de minorité (3)… La position officielle du Tavini était que les lois françaises, y compris celle sur l’IVG, devaient être adaptées au contexte local, mais, comme au Tahoera’a, ce furent des conseillères qui tinrent un autre langage. Unutea Hirshon, en 2001, déclara ainsi :
« En tant que femme, je suis pour l’application de la loi Veil… Au niveau culturel, il est certain qu’il y a des réticences sur le plan religieux. Certaines femmes considèrent leur situation comme une fatalité, une volonté de Dieu. Il y a aussi des problèmes moraux au sujet de l’embryon ou du fœtus et du respect de la vie. On est à cheval entre deux cultures, mais il y a beaucoup d’hypocrisie sur ce sujet. Ce sont des hommes qui s’opposent en majorité à cette loi, alors qu’ils ne sont pas concernés » (4).

L’argument parfois utilisé consistant à dire qu’en Polynésie les femmes ne réclamaient pas l’application de la loi semble ainsi démenti par les déclarations ci-dessus qui ne sont que des exemples parmi d’autres, mais aussi par les faits : avec plus de 1 500 avortements annuels (estimation) sur 4 500 naissances, il semble évident que la demande était forte.
Ce n’est que le 2 août 2001 que le Journal Officiel de la Polynésie française publia la loi relative à l’IVG. Les textes réglementaires furent adoptés le 27 mars 2002. Lors du débat à l’assemblée, pour satisfaire les Églises, il fut précisé que l’IVG devait être l’exception. Il n’est pas certain que la légalisation laisse pour autant à de nombreuses femmes la liberté de choisir une interruption de grossesse. Les réactions des milieux familiaux, du père putatif évidemment, des paroisses et les conditions sanitaires dans de nombreuses îles, sont autant de freins à cette liberté difficilement conquise.

(1) Teuira Maryline, De l’histoire de l’interruption volontaire de grossesse à la « naissance d’une liberté », mémoire de DEA, UNC/UPF, décembre 2003, 123 p.
(2) Simone Grand, citée par Teuira Maryline, p. 97.
(3) Saura Bruno, Des Tahitiens et des Français : leurs représentations réciproques aujourd’hui, Papeete, première édition, 1998, p. 49.
(4) Citée par Teuira Maryline, p. 98.

[J.M.Regnault]

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