Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L'affaire du Ville d'Amiens -

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L'affaire du Ville d'Amiens

Juin - Novembre 1947


Le maire A. Poroi reçoit Noël Ilari et les membres de l'Union des Volontaires

À partir d'avril 1947 le Comité Pouvanaa et l’Union des Volontaires agissent en liaison plus ou moins étroite. Leurs revendications ont le même thème : les Tahitiens n'ont pas, dans leur pays, la place qu'ils méritent.
L'Union des Volontaires fait circuler début mai, une pétition qui recueille deux mille signatures. Le texte réclame la suppression du conseil privé et la promulgation des lois garantissant les libertés. Elle exige des sanctions contre profiteurs et corrompus et un recrutement local pour les cadres administratifs. Noël Ilari, pour protester contre l’un des conseillers privés, organise une manifestation devant le palais du gouverneur le 9 mai. Il reçoit l’appui des deux associations et une foule importante montre que les revendications sont populaires.
Le 13 juin, le gouverneur alerte son ministre : un coup de force semble se préparer.

L'Union et le Comité n'attendent plus que l'occasion de démontrer leur volonté de lutter contre l'Administration. En juin 1947, trois fonctionnaires métropolitains arrivent sur le bateau Ville d'Amiens, alors que Pouvanaa, les Volontaires et l'assemblée elle-même estiment que les postes de ces fonctionnaires pourraient être pourvus localement. La venue de ces métropolitains passe pour une provocation(1) .
C'est ainsi que le matin du 22 juin 1947, des manifestants encadrés par É. Le Caill et Pouvanaa s'opposent, les armes à la main [Mémorial Polynésien, vol VI, p. 230] au débarquement des fonctionnaires. Les deux meneurs excitent la foule qui est venue accueillir passagers et marchandises.
Les manifestants repoussent les forces de police et la troupe - qui préfèrent se retirer plutôt que de risquer un bain de sang - et occupent les quais autour du bateau. Le gouverneur "ne peut pas compter sur ces troupes", parmi lesquelles il y a des Tahitiens(2). La surveillance des manifestants ne se relâchant pas, et les multiples tractations engagées par les autorités ayant échoué, ordre est finalement donné le 24 au soir au Ville d'Amiens d'appareiller pour Nouméa. En fait, le navire s'immobilise au milieu de la rade et une vedette, venue à sa rencontre, récupère discrètement les trois fonctionnaires qui sont acheminés ensuite vers l'hôtel Stuart.

Après le 28 juin, la tension persiste quelques jours, mais la détermination des opposants semblant faiblir, le gouverneur Haumant proclame l'état de siège le 2 juillet (voir doc) et fait arrêter les meneurs (34 personnes).

L'emprisonnement des principaux membres du Comité a fait d'eux des héros. Leur procès se déroule en novembre 1947. Le réquisitoire du procureur de la République tente de transformer une révolte en révolution : "Pouvanaa a Oopa, Auméran Henri, Céran-Jérusalémy Jean-Baptiste, Buillard Anthelme, Urarii Tutea, Colombani Benjamin, Ilari Noël, sont accusés d'avoir, à Tahiti, et depuis moins de dix ans, par une résolution d'agir concertée et arrêtée entre plusieurs personnes, formé un complot ayant pour but de changer, par la force, le gouvernement de la République, tel qu'il est établi dans l'Océanie française, avec cette circonstance aggravante que des actes auraient été commis pour en préparer l'exécution (crime prévu et puni par les articles 87 et 89 du Code pénal)"(3) .

Le procès tourne à la confusion des accusateurs. Les témoins à charge répondent évasivement aux questions posées. L'ancien chef de cabinet du gouverneur Haumant accuse ce dernier d'avoir agi avec précipitation, sans preuves suffisantes. Le révérend père Calixte ébranle les jurés par "sa déposition favorable aux accusés".
Un acquittement général est prononcé le 25 novembre 1947(4) . Les événements ont donc tourné au bénéfice des manifestants qui ont pu se poser en « innocentes victimes de l'arbitraire administratif ». Les conséquences de l'affaire du Ville d'Amiens sont multiples. La population tahitienne se tourne de plus en plus contre l'Administration, voire contre la France. Pouvanaa a éveillé les Tahitiens à la justice (ou à l'idée qu’il s’en fait). Les maladresses - réelles ou colportées - de l'Administration font le reste.
Les conséquences politiques sont claires. R. Lassalle-Séré ne s’y trompe pas : "[…] il ne faut pas se dissimuler qu’un mouvement autonomiste est né, qui a des racines profondes dans une partie de la population, celle des demis, c’est-à-dire des métis qui ne se sentent pas d’attaches en dehors de Tahiti et se croient capables de remplacer les métropolitains dans les emplois administratifs, en attendant mieux(5) ".

L'année 1947 est une année marquante dans l'histoire politique locale. Elle révèle au peuple polynésien que l'action est possible et qu'elle peut réussir. Le contexte international qui est celui de la décolonisation et de la Guerre froide joue, d’un côté, en faveur des nationalistes locaux, mais d’un autre côté, la France qui affronte des problèmes identiques dans l’ensemble de ses anciennes colonies – avec plus ou moins de succès – ne paraît décidée ni à céder, ni même à appliquer les promesses de 1946.

1 - Un document du SHAT, 15 H 127, dossier 16, du 4 avril 1947 montre qu’une forte opposition à l’océanisation des cadres existait : « le Tahitien est un grand enfant à qui on ne pourra jamais confier les leviers de commande d’aucune machine sociale, économique ou politique, sans qu’il en résulte de fâcheux incidents ».
2 - Lettre du directeur du cabinet militaire du ministère de la FOM, 5 octobre 1948 (source : Congrès des États-Unis).
3 - Ilari Noël, Secrets tahitiens, Journal d'un popa'a farani (1943-1963), Paris, Nouvelles Éditions Debresse, 1965, p. 230-231.
4 - Récit du procès dans Te Aratai, reproduit in Mémorial Polynésien, vol VI. p. 232-233.
5 - CAC 940165, article 18.

[J.M.Regnault]

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