Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L’affaire Greenpeace et ses suites : le voyage de F. Mitterrand à Moruroa (septembre 1985) -

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L’affaire Greenpeace et ses suites : le voyage de F. Mitterrand à Moruroa (septembre 1985) (1)


Emile Vernaudon conduit
une manifestation anti-nucléaire

Durant les semaines qui ont précédé le voyage, le ressentiment anti-français n’a cessé de s’exprimer et de croître dans les pays du Pacifique, notamment en Nouvelle-Zélande. Au fur et à mesure que l’enquête sur le sabotage du bateau de Greenpeace progresse, elle met en évidence le rôle des services secrets français, au moment où, sur le plan régional, le combat antinucléaire prenait de l’ampleur.

Le Forum du Pacifique Sud, adopte le 6 août 1985 le traité de Rarotonga, prohibant «l’acquisition, le stockage, le déversement de déchets, le stationnement et l’essai d’armes nucléaires » dans le Pacifique Sud.
La visite à Moruroa, haut-lieu de la technologie nucléaire, n’est que la deuxième étape d’un voyage dont Kourou, base de lancement de la fusée Ariane, a été la première. L’ensemble du voyage s’accomplit à bord du Concorde, autre fleuron de la haute technologie française. Cette relance d’une politique de développement des technologies de pointe n’est pourtant qu’un prétexte. C’est le moyen de relativiser les tensions autour des expérimentations nucléaires françaises.
Ce très court voyage - la première visite présidentielle sur le site du CEP depuis celle de Charles de Gaulle en 1966 - relève finalement d’une triple interrogation concernant d’abord les problèmes stratégiques de la dissuasion nucléaire, mais aussi la redéfinition de la politique de présence française dans une sphère Pacifique, largement sous influence anglo-saxonne et enfin la question de l’avenir institutionnel des TOM.
Sur le premier point les choses sont claires. Le président Mitterrand n’entend pas renoncer, à la politique de dissuasion, en raison des avantages politiques qui découlent pour la France de son rang de puissance nucléaire. Les expérimentations nucléaires doivent se poursuivre.
Le président Mitterrand s’adresse, bien sûr, aux militants de Greenpeace, mais avant tout aux pays du Pacifique, qu’il s’agisse des deux puissances régionales ou des petits pays. Il donne ainsi une certaine force au rejet français des demandes formulées en août à la conférence de Rarotonga. C’est d’ailleurs pourquoi la visite du Président est critiquée dans l’ensemble de la région, à commencer par l’Australie où le gouvernement travailliste et son opposition libérale parlent, quasi à l’unisson, de « provocation » et d’« affront aux pays du Pacifique ». Les pays riverains du Pacifique oriental (Chili et Pérou) profitent une nouvelle fois de l’occasion pour critiquer les essais nucléaires français.
Pour contrecarrer cette contestation F. Mitterrand invite (annonce faite à la télévision à Paris) les membres du Forum du Pacifique Sud à visiter le site de Moruroa. Il suggère que la radioactivité des sites d’expérimentation nucléaire en Australie soit contrôlée par des experts français. Les tensions sont donc fortes autour de ce voyage.
Il ne s’agit pas seulement des intérêts stratégiques et militaires de la France, mais encore de son influence politique, culturelle et de son poids économique et commercial dans une région déjà largement dominée par les puissances anglo-saxonnes.
De là découle la deuxième motivation du voyage présidentiel dans le Pacifique. Le Président est accompagné d’une délégation ministérielle fournie, composée, outre Charles Hernu, de Pierre Joxe, Roland Dumas, ainsi que d’Edgard Pisani et Georges Lemoine. Il préside la réunion constitutive d’un nouveau « Comité de coordination du Pacifique Sud ». C’est un comité strictement franco-français, composé des hauts-commissaires des trois TOM, des chefs militaires en poste en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française et enfin des ambassadeurs français en poste dans le Pacifique. Lorsqu’un peu plus tard la contestation des essais nucléaires français s’estompe, ce comité tombe dans l’oubli.
Cela relativise finalement l’importance de ce voyage présidentiel, la politique de présence française dans le Pacifique se limitant à une mise en scène de la promotion régionale des intérêts de la France. Le président Mitterrand fait deux annonces. Il veut, d’une part, promouvoir le développement de la coopération avec les pays de la région. Cependant, cette formule reste creuse. Il souhaite, d’autre part, la création d’un « Centre supérieur d’études francophones ». Cette ébauche d’une université française dans l’Océan Pacifique ne voit pourtant vraiment le jour qu’à la fin de la première cohabitation.

Le troisième et dernier aspect du voyage présidentiel concerne au premier chef les populations de Polynésie : le président Mitterrand est-il réellement porteur d’un projet concernant l’évolution statutaire, économique et humaine de la Polynésie et plus largement des TOM ? Cette question n’était pas à l’ordre du jour de ce court voyage. Elle est pourtant posée par différents élus et responsables politiques.
La volonté de discuter avec le chef de l’État existe, mais un débat réel, sérieux était-il envisageable dans le cadre de cette brève visite à Moruroa ? Certes, il a invité les parlementaires et les membres du gouvernement territorial. Tous s’y sont rendus, sauf J. Juventin qui aurait voulu recevoir le Président à Papeete. La presse locale a accordé une place notable à la rencontre de F. Mitterrand avec le président Flosse. Mais celle-ci, essentiellement protocolaire, n’a duré qu’une dizaine de minutes.
La France subit aussi la marche en avant de la décolonisation qui a poussé vers l’indépendance de nombreux micro-États insulaires du Pacifique et fait finalement des TOM une exception. La contestation indépendantiste y progresse logiquement, soutenue, tout aussi logiquement par les pays voisins.
Les essais nucléaires continuant et la France refusant de ratifier le traité de Rarotonga, les réactions au voyage des pays de la région sont plus que mitigées. La position de la France dans le Pacifique reste fragile et contestée.

(1) Texte adapté de l'article de Laurent Adam, "Les 24 heures de François Mitterand dans le Pacifique" in Mitterand et les Territoires français du Pacifique, Les Indes Savantes, 2003, p. 73 à 82
[J.M.Regnault]

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