Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - La reprise des essais en 1995 -

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La reprise des essais en 1995


Manifestation en faveur de
l'élection de Jacques Chirac en 1995

Pendant la campagne présidentielle, le Premier ministre et candidat, Edouard Balladur, décida la construction d’un grand laser destiné à simuler des essais thermonucléaires. Il pensait que cette technologie serait suffisamment efficace pour dispenser la France de reprendre les essais. Au contraire, son rival, J. Chirac envisagea une reprise rapide des essais si les experts pensaient qu’ils étaient indispensables à la crédibilité de la dissuasion française.
Les candidats ayant potentiellement des chances d’être élus étaient d’accord sur le fait qu’il faudrait – au plus tard à l’automne 1996 – conclure un traité international d’arrêt définitif des essais.

Le 13 juin 1995, le nouveau président Chirac, annonça une ultime campagne d'expérimentation nucléaire en Polynésie française, en mettant en avant des considérations techniques et le maintien de la capacité de dissuasion du pays. Des considérations de politique intérieure expliquaient certainement également sa décision : celui qui se voulait l’héritier de De Gaulle et Pompidou devait faire de la dissuasion une priorité. Dans le même temps, il fit part de la détermination de la France à signer le CTBT - dès lors qu’il aurait été élaboré - et le traité de Rarotonga.

Tandis que dans les pays du Pacifique Sud, les protestations se multipliaient soutenues par le Conseil œcuménique des Églises (1), que Fidji suggérait à la France de rappeler son ambassadeur, des marches pacifiques regroupèrent des milliers de personnes à Tahiti, en juin et juillet 1995, à l’initiative des mouvements indépendantistes et de l’Église évangélique.

Le 27 juin, à l’assemblée, Boris Léontieff présenta une motion pour la non reprise des essais, car ceux-ci risquaient de compromettre le tourisme, un des piliers du Pacte de progrès. Justin Arapari proposa le renvoi de la motion en commission et fut suivi par 24 conseillers. Le 20 juillet, quand le débat reprit sur la question, B. Léontieff se défendit d’être complice des indépendantistes : « c’est la reprise des essais qui ravive la revendication indépendantiste » (2).
La discussion portant sur les conséquences médicales des essais, O. Temaru fit remarquer que les statistiques sur les cancers avaient disparu.

Le 5 septembre 1995, explosa le premier des six engins nucléaires de la dernière campagne. Le lendemain, de violentes émeutes éclatèrent à l’aéroport de Faaa et à Papeete, filmées par des journalistes venus du monde entier, attirés par les perspectives du spectacle que ne manquerait pas de produire la confrontation entre l’armée et Greenpeace, dont cinq bateaux étaient annoncés dans les eaux territoriales de Polynésie française. Le bilan des émeutes fut de vingt blessés dont quatre graves. Les dégâts matériels furent estimés à plusieurs milliards de F CFP. Des personnalités syndicales comme Hiro Tefaarere furent arrêtées. Transmises par les chaînes de télévision, des images d'une violence extrême ternirent en profondeur la vision extérieure de la Polynésie, le tourisme étant la ressource essentielle du Territoire. Plus de dix mille manifestants se rassemblèrent à Papeete le samedi suivant pour critiquer d'abord l'attitude de l'État - qui n'avait pas voulu prendre les dispositions propres à empêcher les émeutes - et le recours à la violence de quelques leaders indépendantistes et syndicalistes.

Quand l’assemblée se réunit, le 5 octobre 1995, pour la première fois après les émeutes pour entamer la session budgétaire, le retentissement politique des événements fut à la hauteur des enjeux électoraux et économiques.
Dans son discours, le président de l’assemblée, T.Ebb montra que « les événements dramatiques que notre pays vient de vivre affinent nos réflexions et ravivent nos craintes ». Il exhorta ses collègues : « nous devons nous reprendre pour affirmer notre volonté de nous en sortir ». Pour cela, il fallait changer de logique, changer de mentalité et changer de comportement. Bien qu’appartenant à la majorité soutenant G. Flosse, il jugea que l’autonomie interne avait donné des compétences que les responsables n’avaient peut-être pas mis en œuvre suffisamment. Selon lui, « le Pacte de progrès aurait dû traduire cette nouvelle logique d’un développement autonome, juste et durable ». Contrairement au président du gouvernement, il estima que toute modification du statut devrait être la dernière et souhaita « qu’on usât jusqu’à sa limite le statut de 1984 ».

Dans un discours très offensif, G. Flosse voulut montrer ce qu’avaient été les émeutes du 5 septembre :
« Il s’agit d’assauts concertés, phases violentes d’une subversion qui vise la déstabilisation de notre société… sinon comment expliquer l’emploi de matériel municipal de Travaux publics ou l’aide apportée par policiers de la municipalité de Faaa aux émeutiers lors des destructions à l’aéroport, l’irruption soudaine à Papeete de commandos cagoulés, motorisés et armés, incendiant des cibles savamment réparties dans la ville ? »

Il attaqua vigoureusement Greenpeace, mais pour lui si « la subversion a de multiples visages, mais elle n’a qu’une tête : celle du FLP et qui dit assez la filiation intellectuelle avec le terrorisme international ». S’adressant à O. Temaru, il lança : « Quand tout fut consommé, vous avez appelé au calme, M. le président du Tavini, mais c’est bien votre radio qui appelait au meurtre ». O. Temaru répliqua longuement et contre-attaqua.

B. et A. Léontieff ainsi que Toni Hiro présentèrent une « proposition de délibération valant vœu de l’AT relatif au principe de la responsabilité morale et financière de la France sans limite dans le temps pour tous les dommages causés à la santé et à l’environnement naturel de la population polynésienne par les essais nucléaire effectués à Moruroa et Fangataufa ».
B. Léontieff fit remarquer que « l’État et le Territoire ont, depuis 30 ans, quelles que soient les majorités nationales ou territoriales successives, développé une politique économique et sociale, à la fois interventionniste et conventionnelle, destinée à corriger les effets déséquilibrants d’une croissance économique trop rapide engendrée par le CEP CEA ». Il fallait maintenant passer à autre chose. Une intervention du ministre Patrick Howell se voulut rassurante quant aux effets des retombées nucléaires sur la santé des populations.
Après une longue discussion, la proposition fut rejetée par 19 conseillers, tandis que de nombreux conseillers de l’opposition n’étaient plus dans la salle. Patrick Leboucher présenta une demande d’annulation de la délibération du 6 février 1964 qui avait accordé les atolls à l’armée. A. Léontieff fit remarquer que la commission permanente de l’époque n’avait pas reçu mandat de discuter du problème, mais G. Flosse, moqueur, fit valoir que l’on ne pouvait pas revenir sur ce qui s’était passé. La proposition de P. Leboucher fut également rejetée.

Les cinq dernières expérimentations nucléaires françaises eurent lieu dans le calme en Polynésie française. Dès l'annonce de chaque expérimentation, la réprobation régionale et internationale fut généralisée. La dernière explosion se déroula le 27 janvier 1996.

(1) En août 1995, le COE édite une brochure (“Au nom du Dieu de vie... Non !”) très virulente à l’égard de l’annonce de la reprise des essais. L’archevêque de Papeete a lui aussi réagi négativement.
(2) Voir en ce sens l’article de J-M. Regnault, « De nouveaux atouts pour le mouvement indépendantiste », Le Monde Diplomatique, septembre 1995.

[J.M.Regnault]

L’affaire Greenpeace et ses suites : le voyage de F. Mitterrand à Moruroa (septembre 1985) 0 < Jouer la transparence 1 < La suspension des essais nucléaires 2 < La reprise des essais en 1995 3 < La signature du Traité de Rarotonga 4

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