Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le Gouvernement socialiste et la contestation anti-nucléaire -

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Le Centre d’expérimentation du Pacifique

Le Gouvernement socialiste et la contestation anti-nucléaire

Au début de son premier septennat, F. Mitterrand (voir Le président de la République) suspend temporairement les essais. Il s’en explique : « cela touche à notre conception stratégique et il fallait savoir en quoi consistaient ces expériences, le sursis et la décision de reprise sont logiques » (1). De fait, les essais reprennent de plus belle dès juillet 1981.

Les pays du Pacifique Sud avaient salué la victoire de F. Mitterrand en 1981, mais ils n’avaient pas mesuré l’évolution opérée par le parti socialiste à la fin des années soixante dix, notamment sous l’influence de Charles Hernu (2). Devenu ministre de la Défense, ce dernier se dresse durement contre les mouvements pacifistes, et en particulier contre l’épiscopat américain (3). Quant au président de la République, il considère que “renoncer si peu que ce fût aux moyens actuels de défense reviendrait à s’abandonner au bon plaisir des puissants” (4).

La conférence antinucléaire de Port Vila, en 1983, prévoit la création d'une zone dénucléarisée embrassant, en plus du Pacifique Sud, la Micronésie, l'Australie, les Philippines, le Japon et Hawaï. Toute arme nucléaire en serait bannie, même à bord des navires. Les positions prises à Port Vila sont radicales (5).

Lors du quinzième sommet du Forum du Pacifique Sud à Funafuti, capitale de Tuvalu, en août 1984, les autorités politiques prennent la décision de faire rédiger un traité visant à ce que le Pacifique insulaire devienne une zone dénucléarisée. Cette tâche est confiée à un groupe de travail et aux juristes du ministère australien des Affaires étrangères dont la position en la matière était bien plus minimaliste que celle de la Nouvelle-Zélande ou du Vanuatu. En effet, l'Australie se considère comme le rempart occidental du Pacifique. Partie prenante du traité de l'ANZUS (6), elle entend remplir les obligations militaires qui en découlent vis-à-vis des États-Unis. Interdire tout bâtiment à propulsion ou disposant d'armes nucléaires dans le Pacifique est jugé contraire au traité de l'ANZUS. Le Premier ministre australien, Bob Hawke, fait prévaloir à Funafuti les deux principes du futur traité, à savoir maintenir à la fois la liberté de navigation dans les eaux internationales et la souveraineté de chaque État de la zone en matière d'autorisations de transit dans les eaux nationales ou encore d'escales dans les ports. Le gouvernement américain, pense-t-il, s'accommoderait de ces dispositions (7).

Rendez-vous est pris pour l’année suivante à Rarotonga, aux îles Cook, pour concrétiser le traité envisagé.

Pour contrer les venues dans les eaux territoriales françaises autour de Moruroa de petits bateaux des organisations anti-nucléaires, les protestations de l’Église protestante (99ème synode) et les pressions internationales (ci-dessus), F. Mitterrand veut développer une politique de « transparence » et d’information sur les expériences nucléaires.
Des missions parlementaires visitent l’atoll en février 1982 et juillet 1983.
La mission d’Haroun Tazieff et de savants français se rend à Moruroa du 26 au 28 juin 1982 et assiste à un essai. Un rapport est publié en juillet 1983 qui se veut plutôt rassurant. Pour les anti-nucléaires de Polynésie et du Pacifique, la mission désignée par le Gouvernement français ne peut pas être objective.

Bob Hawke, Premier ministre australien rencontre F. Mitterrand à Paris le 9 juin 1983 qui lui déclare : « nos essais ne présentent absolument aucun risque pour l’environnement ». Suite à la visite du Premier ministre néo-zélandais, Robert Muldoon, qui a suggéré l’envoi de scientifiques du Pacifique sur les sites, F. Mitterrand en accepte l’idée. Régis Debray est chargé d’organiser la mission. Le professeur Hugh Reginald Atkinson, directeur du National Radiation Laboratory se rend à Moruroa avec d’autres experts du 25 au 29 octobre 1983. Encore une fois, les conclusions se veulent rassurantes, même si le professeur Atkinson souhaite recevoir de nouveaux échantillons pour des analyses complémentaires. Les responsables du CEP en ont-ils trop fait avec ce rapport ? Leur façon de le présenter et de l’utiliser n’a pas convaincu les opposants au nucléaire.

Bibliographie :

- Barrillot B., L'héritage de la bombe. Les faits, les personnels, les populations. Sahara, Polynésie (1960-2002), CDRPC, Lyon, 2002, 320 p.
- Danielsson B. et M-T., Moruroa, notre bombe coloniale, L’Harmattan, 1993, 656 p.
- Dumortier B., Les atolls de l’atome, Marines éditions, 1997, 192 p.
- Regnault J-M. (sous la direction), François Mitterrand et les territoires français du Pacifique (1981-1988) : mutations, drames et recompositions ; enjeux internationaux et franco-français, Les Indes Savantes, Paris, 2003, 584 p.
- Regnault J-M, La France à l'opposé d'elle-même, Essais d'histoire politique de l'Océanie, Les Éditions de Tahiti, 2006, 228 p.

(1) Archives de Maurice Vaïsse, in Regnault J-M., F. Mitterrand et les Territoires du Pacifique, p. 86.
(2) C. Hernu : Soldat-citoyen. Essai sur la défense et la sécurité de la France, Flammarion, 1975. Dans L’Unité, hebdomadaire socialiste, Jacques Huntziguer écrit (n° 253, 3-9 juin 1977) : “toute reconversion de la politique de défense serait bien plus coûteuse que la simple maintenance de la force nucléaire et ce, pour une efficacité moindre”.
(3) Le Monde, 22 janvier 1983.
(4) Cité in Fischer G., “La France et le Désarmement”, AFDI, 1982, p. 79 à 126.
(5) Par exemple : “notre environnement continue d'être pollué par des puissances étrangères mettant au point des armes nucléaires pour une stratégie de guerre qui n'aura aucun vainqueur, aucun libérateur, tout en mettant en péril la survie de l'humanité”. Bases militaires et sites d'expérimentations sont générateurs d'emplois pour les insulaires, certes, “mais le prix à payer est la destruction de nos coutumes, de notre mode de vie, la pollution de nos eaux à la clarté cristalline et la menace toujours présente de désastre par l'empoisonnement radioactif...” In Nuclear Free and Independent Pacific Conference - 1983, 10-20 juillet 1983, Port-Vila, p. 11.
(6) Traité établi en 1951 entre l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis contre la menace communiste.
(7) Les partis travaillistes australien et néo-zélandais, ayant préconisé des dispositions anti-nucléaires dans leurs programmes politiques, accèdent au pouvoir respectivement le 5 mars 1983 et 14 juillet 1984.

[J.M.Regnault]

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