Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le Rapport Dumont -

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Le Rapport Dumont

René Dumont (1904-2001) est un célèbre agronome considéré comme le père du mouvement écologiste.
Sur proposition d’Henri Bouvier, l’assemblée lui demande de venir étudier les perspectives de l’agriculture en Polynésie, (PV de l’AT, 28 février 1969). R. Dumont séjourne sur le Territoire du 7 au 26 juin 1970.
Dans la première partie de son rapport, il montre le caractère très artificiel et dépendant de l’économie locale ainsi que la dégradation de l’agriculture. Pour lui, les agriculteurs polynésiens ont de mauvaises habitudes : manie de brûler tous les déchets qui prive d’humus et favorise l’érosion des sols, négligence des travaux quotidiens nécessaires à une bonne agriculture, élevage des animaux désordonné, gaspillage de l’eau… Il s’en prend – et ce n’est pas original – à l’indivision et appuie les critiques de F. Ravault sur « la structure foncière inadaptée à l’activité agricole ». Le CEP, d’après lui, aussi a joué un rôle négatif en faisant déserter ouvriers agricoles ou petits exploitants, comme l’avait d’ailleurs redouté G. Coppenrath. Le tourisme a contribué à faire monter les prix des terres. D’une façon générale, il déplore que l’économie locale soit « attachée par des chaînes dorées, dépendante à degré dangereux de la métropole » et l’absence d’impôt sur le revenu lui paraît scandaleux. La hausse des salaires ayant été bien plus rapide que celle de la productivité, les cultures d’exportation sont devenues peu rentables. Les prix pratiqués dans le commerce sont de toute façon excessifs, tout comme les marges bénéficiaires. Résultat : « les mets locaux, recherchés le dimanche constituent désormais un luxe ». Les commerçants favorisent les produits d’importation dont les prix permettent des marges « copieuses » et boycottent les produits locaux. La démographie non contrôlée – une des préoccupations majeures de R. Dumont dans ses études sur le tiers-monde - peut entraîner des problèmes difficiles à surmonter. Il regrette que le secteur agricole ait été délaissé par le Vème plan notamment.
Il conclut sur des réflexions très générales. Une économie trop libérale mènerait à la faillite, mais les soutiens à l’agriculture devraient viser une véritable modernisation agricole. Il faudrait faciliter le passage d’une économie de cueillette à une agriculture intensive, option obligatoire là où la terre est rare.

Dans une deuxième partie, son rapport poursuit les constats et propose quelques solutions.
Une rente foncière excessive freine la modernisation. La terre devrait appartenir à qui la cultive bien et une taxe foncière obligerait à intensifier les cultures. Un aménagement du Territoire devrait réserver des zones agricoles. Le service de l’agriculture ferait bien de se cantonner à la recherche et aux conseils aux agriculteurs.
Il revient sur son idée d’agriculture intensive qui nécessiterait l’usage du fumier, du compost et de l’engrais (surtout pour les orangers et les caféiers qui, sans engrais, déprissent). Pour protéger les sols menacés par l’érosion, la reforestation devrait être obligatoire. Une lutte contre les prédateurs et les maladies des plantes améliorerait les rendements. L’agriculteur ne peut plus être un amateur. L’agriculture aurait intérêt à se spécialiser et à s’organiser pour mieux répondre à la demande. De véritables coopératives devraient se créer.

Dans une troisième partie, il étudie le cas de quelques îles, de zones situées à Tahiti même et passe en revue les principales productions agricoles. Par exemple, il relève qu’à Paopao, les lignes de plantations des ananas sont parallèles à la ligne de plus grande pente, ce qui contribue à accélérer l’érosion. Il dénonce le scandale des pamplemousses invendus à cause du peu d’empressement des commerçants et hôteliers à promouvoir la consommation des produits locaux. Les pastèques sur les motu s’accompagnent de défrichements inconsidérés. R. Dumont ne fonde guère d’espoir dans la vanille qui trouvera difficilement des débouchés extérieurs. L’élevage laitier devrait être une priorité dans la presqu’île de Tahiti. L’élevage bovin serait possible si les prairies sont fertilisées et si le commerce de la viande est réorganisé. La création d’un abattoir lui paraît urgente. L’implantation d’un golf à Atimaono aurait été une erreur car c’est un des meilleurs endroits pour la culture. Il recommande le développement de la culture sans sol, déjà utilisée pour les concombres. Il s’intéresse à la rénovation des cocoteraies. La plantation d’arbres dans l’intérieur des îles hautes serait bénéfique.
Pour R. Dumont, l’objectif doit bien être de lutter contre les importations.

Ses réflexions sur l’agriculture s’accompagnent de réflexions sur la société polynésienne où « des notables s’accrochent à des privilèges fiscaux peu compatibles avec une expansion de l’économie ». Si l’agriculture s’effondrait, dans dix ou quinze ans, une « très large fraction de la jeunesse serait sans emploi ». Agriculteurs et industriels devraient retrouver l’esprit pionnier des premiers colons… « sans leur mentalité d’exploiteurs ».

R. Dumont ne manque pas de s’inquiéter de « cette curieuse société polynésienne », dans laquelle ce sont « les propriétaires ou les commerçants, en tout cas les privilégiés, qui n’hésitent pas à recourir à la menace d’émeutes ». L’auteur du rapport estime alors : « ils ne savent pas exactement où cela risque de les conduire un jour ».

[J.M.Regnault]


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