Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le contexte local -

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Le contexte local

1/ La société dans les ÉFO

L’accroissement démographique provient essentiellement des naissances nombreuses. Si l’économie ne connaît pas de profonds bouleversements, il devient évident que des problèmes nombreux vont surgir pour accompagner cet essor.

ANNÉE POPULATION TOTALE
ÉFO
POPULATION DE TAHITI, 1951
et des Iles du Vent 1956
% du total

1951

62 700

30 500

 

1956

76 300

42 000

55 %

Un accroissement spectaculaire de la population

ANNÉE TAUX

1952

99

1953

132

1954

101

taux : sur mille enfants nés vivants
Un taux de mortalité infantile encore élevé

1947-1950

38,60

1952-1958

43,00

Évolution du taux brut de natalité
exprimé pour mille habitants

La législation sociale évolue peu à peu.

Le code du travail qui avait été adopté le 22 novembre 1952 par le Parlement est promulgué fin janvier 1953 dans les ÉFO. Il est assez différent des règles applicables en métropole. Mais il a encore fallu de longues discussions pour que soient promulguées les lois sociales. La semaine de quarante heures est appliquée en août 1954 et les congés payés sont adoptés peu après. Ce n’est qu’en 1956 que le régime de prestations familiales au profit des travailleurs salariés se met en place.

Des problèmes sociaux semblent prendre de l’ampleur au point que l’assemblée débat d’un « statut de l’indigence ». Certes, la majorité de l’époque (après la scission du RDPT) est plutôt conservatrice et porte le débat sur les abus de ceux qui réclament des secours. Il est néanmoins symptomatique d’entendre A. Poroi dire que la municipalité de Papeete « n’arrive plus à faire face aux dépenses de plus en plus élevées qu’occasionnent les secours de toutes sortes allouées aux indigents » (PV de l’AT du 7 décembre 1954). Or, ni la municipalité, ni l’assemblée ne sont décidées à créer des impôts et des taxes pour régler ce problème.


Affluence dans les rues de Papeete

Y a-t-il un problème de répartition des équipements entre Tahiti et les archipels dits éloignés à une époque où, pourtant, près de 50 % de la population réside dans ces derniers ? N. Ilari a développé le thème des îles oubliées. Le 18 novembre 1954, il affirme que « Tahiti a oublié les îles pendant de trop longues années ». Or, il estime que les commerçants de Tahiti ont vécu du produit des îles. Il y aurait donc « une obligation morale envers les archipels ». « N’oubliez pas les îles » lance-t-il aux conseillers qui doivent discuter du budget pour l’année 1955.

Sur le plan politique, le débat sur la présence française se poursuit, opposant les partisans de celle-ci et les amis de Pouvanaa.

Paradoxalement, les premiers refusent la départementalisation que proposent les seconds. Les premiers trouvent un nouveau leader pour les mener : Rudy Bambridge (il aurait fini par accepter ce rôle sous la pression du gouverneur Petitbon et de son père Tony Bambridge). Quant aux seconds, leur ligne politique n’est pas facile à décrypter. Il faut rejeter les accusations de leurs adversaires qui continuent à voir dans le RDPT un « communisme déguisé ». C’est de nationalisme qu’il faut plutôt parler, avec ce que ce mot contient d’imprécision quant au projet politique qu’il recouvre (ce qui explique du reste que les élus n’arrivent pas à avoir l’unité nécessaire).

Le nationalisme s’alimente de l’histoire de la colonisation. Une diatribe de J-B. Céran-Jérusalémy résume assez bien ce que ressentent les « nationalistes » de l’époque : « N’est-ce pas cette bande de chiens de Français qui roulèrent notre roi Pomare en l’enivrant et une fois saoul lui firent signer un papier comme quoi il donnait son pays à la France » (janvier 1956).

Dans le contexte politique de l’époque, il n’est guère permis de revendiquer l’indépendance légalement. C’est pourquoi Pouvanaa, s’il utilise au sein de parti des expressions qui semblent très hostiles aux Français, en public, il manie adroitement les ambiguïtés contenues dans les mots tahitiens, avec des emprunts au vocabulaire religieux. Par exemple, tirant les conclusions de l’affaire du Ville d’Amiens, dans une lettre ouverte du 25 février 1948, Pouvanaa conclut : « je ne faiblirai devant personne sur cette Terre, jusqu’à ce que Tahiti ait obtenu son bien-être ou que la mort m’enlève toutes possibilités » (1). L’expression bien-être de Tahiti fait partie des formules imagées dans le contexte de répression de l’utilisation du mot indépendance. Pouvanaa n’emploie pas ce mot, mais des substituts : « le pouvoir », « nous diriger », « Justice ». De même, Pouvanaa termine souvent ses discours par des formules de ce genre : “bientôt, nous serons libres”, mais chez lui, le mot liberté revêt souvent une dimension spirituelle. Dans d’autres discours, l’objectif paraît plus clair : « croyez-moi, la France perdra Tahiti et nous serons libres ».

Ce nationalisme s’alimente du fait que les Tahitiens ont souvent le sentiment qu’ils seraient étrangers sur leur propre terre et que les représentants de la France ne comprendraient pas la « personnalité » tahitienne, sa langue, sa culture, ses besoins et son mode de raisonnement. Ce sentiment est d’ailleurs partagé par bon nombre de partisans de la présence française, ce qui explique les difficultés à comprendre la vie politique locale.

Ainsi, les revendications du camp nationaliste se révèlent floues, contradictoires parfois, peu soucieuses d’affronter les problèmes concrets, mais il ne faut pas oublier qu’à cette époque, une grande partie de la population vit en quasi-autarcie, ce qui fait que l’indépendance ne constitue pas réellement une menace pour le niveau de vie, ou du moins elle n’est pas perçue comme telle (même si des problèmes d’équipement, de scolarisation, de santé publique pourraient se poser).

Politique et religion

Un observateur formé aux principes républicains de laïcité s’étonnerait du poids de la religion dans la vie politique et dans la vie quotidienne des Polynésiens.

La loi de Séparation des Églises et de l’État ne s’applique pas dans les ÉFO. Faut-il alors s’étonner que le président de l’assemblée  (PV de l’AT du 19 juin 1957) puisse inviter du haut de son perchoir les conseillers à des offices préparés spécialement à leur intention à la cathédrale et au temple de Béthel ?

2/ L’économie

Le tourisme ne se développe guère, bien au contraire et les responsables politiques ne le souhaitent pas réellement en général. En 1955, seuls 705 touristes sont venus et les capacités d’accueil n’atteignent pas la centaine de chambres localisées d’ailleurs pour l’essentiel entre Tahiti et Moorea (2). Les ressources tirées du tourisme ont diminué de 40 % entre 1950 et 1953.
Les mentalités changent rapidement en fin de mandature devant les difficultés qui attendent le Territoire (poussée démographique et effondrement des ressources traditionnelles à prévoir). Les Nouvelles (28 juin 1957) estiment que c’est grâce au tourisme que le Territoire parviendra à équilibrer son budget.

Le régime de défiscalisation institué en 1952 pour l’ensemble des territoires d’Outre-Mer n’a eu que des incidences mineures sur le développement économique des ÉFO.

Le tableau ci-dessous illustre bien le problème qui est en train d’affecter la vie économique du Territoire et les difficultés qu’il va y avoir à équilibrer le budget essentiellement alimenté par des impôts indirects :

Importations Exportations

1951

709

644

1952

811

500

En millions de F CFP

Source : Assemblée de l'Union française 8 avril 1954

Y a-t-il une réelle volonté de développer l’économie du pays ? Le discours du président de l’assemblée semble justifier cette interrogation. Il explique (PV de l’AT du 14 novembre 1955) que l’industrie est peu encouragée, voire découragée car son développement aurait pour conséquences la diminution des importations, donc des rentrées fiscales. Et, comme la volonté de réformer sérieusement la nature des impôts n'existe pas, la situation risque de perdurer. En accord avec le gouverneur, le président dénonce aussi une importante évasion de capitaux qui serait le fait de quatre commerçants ou patentés (75 millions de francs métro en 1953) qui ont ainsi échappé aux prélèvements.

Il semble que les conseillers soient obnubilés par la recherche d’une diminution des dépenses au point de rogner sur l’essentiel. L’enseignement est ainsi délaissé comme le déplore le gouverneur (PV de la commission permanente du 11 janvier 1954) qui a cette phrase terrible : « l’assemblée territoriale aura le triste privilège d’être la seule des assemblées locales de l’Union française à avoir officiellement demandé un recul de la qualité de l’Enseignement public ». De même, en novembre 1955, A. Poroi entraîne l’assemblée (novembre 1955) à refuser de transformer le syndicat d’initiative local en un Office du Tourisme qui nécessiterait des investissements… alors que dans le même temps, elle demande à l’État de financer l’aérodrome futur.

Un rapport d’Henry Loste (voir doc), conseiller de l’Union française, présenté en juin 1956, devant la commission des Affaires économiques de l’AUF permet de mieux connaître la situation économique des ÉFO.

Inventaire du cheptel : (15 000 bovins, 5 000 ovins et caprins, 5 000 chevaux et environ 20 000 porcs) dont une grande partie vit à l’état sauvage. Il n’assure pas la totalité des besoins en viande.

La pêche fournit un appoint important de nourriture mais elle est inorganisée.
De façon générale, les ÉFO assurent l’essentiel de leurs besoins alimentaires de base mais importent néanmoins un « important contingent ».

La balance commerciale est toujours déficitaire (le taux de couverture varie fortement d’une année à l’autre : 63 % en 1952, 95 % en 1954 et 87 % en 1955).

Les exportations sont soumises aux taux fluctuants des cours mondiaux. Le cours de la vanille a été divisé par trois entre janvier 1953 et décembre 1954.

Le café est cultivé avec des méthodes « assez rudimentaires » et les récoltes sont très variables d’une année à l’autre (En 1956, production record de 331 tonnes).

La nacre apporte d’intéressantes ressources, mais elle est menacée par les produits de synthèse.

Les principales exportations sont constituées par les phosphates et le coprah.

Le phosphate de Makatea est un minerai à haute teneur qui intéresse les fabricants d’engrais. Après guerre, le principal débouché est au Japon. Depuis 1945, la production oscille autour de 220 000 tonnes. Avec un millier de salariés, la CFPO emploie le sixième de l’effectif salarié des ÉFO. Entre 1953 et 1955 de gros investissement permettent d’espérer une production qui durera une quinzaine d’années (en fait, la production s’arrêtera en 1966).

Quant au coprah, la principale richesse, sa récolte est handicapée par la dispersion des îles, le vieillissement des plants (3), les parasites et le procédé de séchage rudimentaire. En 1955, les cours du coprah ont fortement diminué, nécessitant la création d’une caisse de stabilisation des prix. Cela n’empêche pas que le pouvoir d’achat des producteurs se trouve gravement affecté.
Les liaisons interinsulaires se font dans des conditions difficiles selon la navigation dite « à l’aventure ».

Le port de Papeete devrait être agrandi pour assurer l’essor du trafic.

L’hydrobase de Faaa permet des liaisons aériennes via Suva, mais cela reste précaire et la piste de Bora Bora n’est pas encore en état.

Les finances du Territoire paraissent grevées par le trop nombre de fonctionnaires : 671. Il y aurait lieu, selon le rapport, de réduire les dépenses de fonctionnement.


1 Archives de PF, 48 W 1620-1.
2 Rapport de l’inspecteur Bazin, Situation économique et perspectives d’avenir, 1959-1960, archives de PF.
3 Dans son discours devant le général de Gaulle, en 1956, le président Walter Grand explique que les Polynésiens hésitent à replanter des cocotiers dont le rapport, dans sept ans, n’amortirait pas les frais de replantation.

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