Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État -

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Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État


Le conseiller Gérald Coppenrath

En octobre 1961, puisque de Gaulle a proposé d’engager l’Algérie vers l’indépendance, le monde politique s’interroge sur ce que deviendront les sites d’essais nucléaires. Les plus avisés pensent immédiatement qu’une île du Pacifique pourrait remplacer le Sahara. Le 24 octobre, c’est le député de Nouvelle-Calédonie, Maurice Lenormand, qui interroge Louis Jacquinot, ministre de la FOM, qui dément catégoriquement. (1)
Le gouverneur Grimald écrit que c’est vers février 1962 que « des rumeurs excitent les esprits à Papeete ». Mais quelles rumeurs ? « Expériences scientifiques disent les uns, militaires prétendent les autres ». Il ajoute que dans les mois qui suivent « tout un faisceau de murmures et de circonstances réduit de proche en proche le cercle du silence dans lequel il était quelque peu vain d’espérer enfermer un secret pendant des mois ». Des titres et des informations du journal Les Nouvelles, à la fin février, un peu étranges, permettent de supposer, qu’en effet, des rumeurs circulent. Ainsi le 26 février, il y a ce titre accrocheur : « AVION MYSTÈRE ». La veille est arrivé un Constellation des services de recherches américains. Le lendemain, on précise qu’il s’agit d’une « mission de onze ingénieurs de l’Aviation civile et aviateurs chargés d’étudier les moyens de sauvetage aéro-maritimes à mettre en œuvre, ainsi que la création éventuelle de nouveaux aérodromes »(2). Un terrain d’aviation serait envisagé aux Gambier, étape sur une ligne vers le Chili. Le numéro suivant annonce l’arrivée d’une mission sénatoriale qui étudiera les moyens de communication entre les îles... Des relevés océanographiques sont effectués en même temps avec une intensité encore jamais vue. En mars, le général Thiry vient à Papeete. Aimé-Louis Grimald précise que beaucoup connaissent ses fonctions réelles : « il est Commandant du Centre Interarmées des armes Spéciales » (3). Cela suffit-il à alerter les populations ?
Déjà, en 1956, l’assemblée territoriale s’était inquiétée des essais anglais dans l’île de Christmas. Le ministre de la FOM avait dû montrer sa fermeté à l’égard des autorités britanniques et rassurer Tahiti sur les « inconvénients éventuels de l’expérience projetée » (4). Ce qui inquiète surtout en 1962, c’est la reprise des essais nucléaires américains dans le Pacifique. L’assemblée territoriale, le 19 avril, s’est intéressée aux conséquences de ces expériences. G. Coppenrath (photo ci-dessous) dépose une question préalable qui fait état des craintes des retombées possibles en Polynésie et demande à l’assemblée de soutenir le texte qu’il déposera au Sénat, afin :
1°) d’obtenir du Gouvernement des États-Unis des renseignements précis sur les essais atomiques projetés à partir de l’île Christmas,
2°) de s’opposer avec une absolue fermeté à toute expérience qui ferait courir le moindre danger aux populations de la Polynésie française.

Sous couvert de prévoir la protection des populations polynésiennes, le professeur Jamet, chef du département de la protection sanitaire au Commissariat à l’Énergie Atomique, vient à Tahiti en avril 1962, donne une conférence… et prépare en fait les installations de surveillance des essais français.
G. Coppenrath a fini par obtenir une réponse du ministère des Affaires Étrangères :
« 1° Le Gouvernement des États-Unis a pris contact avec les autorités françaises pour mettre en œuvre toutes mesures utiles afin de préserver les populations des territoires avoisinants de tout danger ;
2° il existe en Polynésie française des installations dépendant du commissariat à l’énergie atomique qui permettent de mesurer constamment la radioactivité ambiante et de vérifier que les seuils de contamination, admis par les organisations internationales, ne sont pas atteints
» (4).

Dans un courrier aux journaux, Louis Molet, directeur de l’ORSTOM, fait part de ses craintes. Pour lui, « on ne peut pas se protéger contre d’éventuelles retombées » et « les accidents survenus en mars 1954 à Bikini prouvent que l’on ne prévoit pas toujours avec exactitude la puissance de la bombe expérimentée ». Il redoute une menace pour la santé des générations futures. Cette lettre fait l’objet d’un vif débat à l’assemblée, le 10 mai 1962. Jean Florisson prévient :
« Si nous ne protestons pas contre ces expériences qui se passent chez nos voisins, protesterons-nous quand cela se passera ici ? … Quand, dans le Sahara, nous allons être priés de déguerpir, vous pouvez être tranquilles, il y aura toujours un atoll repéré ici, et Tahiti devient de plus en plus une base militaire. »

J-D. Drollet propose une question préalable « pour demander à la France qu’aucune expérience atomique ne soit faite dans les Tuamotu par exemple » (5). Entre le 10 et 14 mai, le débat s’est déplacé nettement de la peur des essais américains à la peur d’essais français.
Le 21 juin l’assemblée s’élève à nouveau contre d’éventuels essais à cause d’un article de l’hebdomadaire Minute du 1er juin, qui rapporte que « la Polynésie [pourrait être un] relais aéro-naval en même temps que polygone idéal d’expériences atomiques… ».
J. Foccart interrogé par G. Coppenrath s’est voulu rassurant : « les sources d’information de ce périodique sont sujettes à caution. Les déclarations prêtées au général de Gaulle sont absolument imaginaires… » Le sénateur Coppenrath insiste cependant auprès du gouvernement et déclare au Sénat, le 11 juillet 1962 :
« Tout ce que la France a dépensé de son argent et de son cœur pour le Territoire que je représente risquerait d’être définitivement compromis si un polygone d’essais nucléaires était aménagé en Polynésie (voir la déclaration de Pierre Messmer du 9 juillet). Je sais que M. Messmer a parlé du Pacifique, sans plus de précision, mais je n’ignore pas qu’une mission militaire, dont on s’était évidemment gardé de dévoiler l’objet, s’est rendue récemment aux Iles Gambier. Jusqu’à ce jour, même dans les milieux officiels, le bruit courait mais il était démenti. J’ai estimé de mon devoir de vous dire et de vous prier de dire au Gouvernement que la construction d’un polygone d’essais nucléaires en un point quelconque de la Polynésie se heurterait à une véritable résistance des populations. »

Jusqu’à cette date, l’opposition semble quasi unanime contre des essais nucléaires. Les enjeux nationaux et locaux vont vite faire changer les attitudes des conseillers.

(1) Débats de l’AN, 24 octobre 1961, cités par G. Coppenrath à l’AT, 19 avril 1962.
(2) Un article écrit en 1988 dans un bulletin interne du CEA évoque très clairement cet épisode en avouant que l’objectif était de bien s’assurer que Moruroa conviendrait aux essais.
(3) Grimald A-L., Gouverneur dans le Pacifique, Berger-Levrault, 1990, p. 266.
(4) PV. de l’AT., séance de 2 novembre 1956.
(5) Débats au Sénat, JORF, 19 juin 1962.
(6) PV de l’AT, 14 mai 1962.

[J.M.Regnault]

Chronologie générale et sommaire sur le nucléaire 0 < Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État 1 < Une annonce toujours retardée 2 < Quand le président de la République finit par annoncer 3 < Compte-rendu de la mission qui a rencontré les autorités françaises fin décembre 1962-début janvier 1963 4 < Reconnaître le fait accompli… et exiger des compensations 5 < Quel loyer pour Moruroa et Fangataufa ? 6 < La décision du 6 février 1964 : une « fausse cession » 7 < L’opposition au CEP de fin 1964 à 1977 8 < Bibliographie : Politique nucléaire et relations internationales 9 < Bibliographie : Les essais dans le Pacifique 10

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