Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Une annonce toujours retardée -

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Le Centre d’Expérimentation du Pacifique

Une annonce toujours retardée


Le conseiller Jacques-Denis Drollet

Les plus hautes autorités de l’État éludent encore le problème en juillet 1962. Il est vrai qu’ « aucune décision officielle n’a été prise ». Les protestations continuent. Le 24 août 1962, J-B. Céran-Jérusalémy propose que les présidents de l’assemblée territoriale et de la commission permanente joignent leurs efforts pour « éviter l’installation d’une base d’essais nucléaires en Polynésie française » (1).
En réalité, la décision – ultra secrète - est prise depuis fin juillet comme le rapporte le gouverneur Grimald :
« C’est le 27 juillet 1962 que le Conseil de Défense prit la décision de créer le Centre d’Expérimentations du Pacifique (CEP) et définit les grandes lignes de son organisation et de son implantation : base arrière à Tahiti, installations intermédiaires sur l’atoll de Hao, site de tir à Moruroa, aux confins de l’archipels des Taumotu.
Le vaste anneau corallien de Moruroa fut retenu à cause de ses deux passes praticables et des possibilités d’aménager des accès portuaires, une piste d’aviation et des zones de tir ; inhabité, ainsi que l’atoll de Fangataufa tout proche (63 km), il offrait l’avantage qu’à 250 kilomètres à la ronde aucune population n’occupait les îlots voisins sauf une exception (Tureia) à 122 kilomètres où vivaient 75 habitants. Douze cents kilomètres séparent Moruroa de Papeete
» (2).

Pourtant les dénégations continuent. Une mission sénatoriale vient en Polynésie en septembre 1962. L’un des membres, interrogé sur les « rumeurs », dément formellement :
« Je suis non seulement rapporteur du budget de l’aéronautique civile, mais aussi celui de la commission à l’énergie atomique. Et je puis vous dire que pour l’instant du moins, les rumeurs qui courent à ce sujet ne reposent sur aucun fondement. Et la meilleure preuve, c’est qu’aucun crédit n’est, à ma connaissance, prévu pour un tel projet (Les Nouvelles, 22 septembre 1962) ».

L’hebdomadaire Les Débats de Jacques Gervais informe aussi à sa façon ses lecteurs. Le 31 juillet, il titre : « Préférée à Rapa, Mangareva, future base d’essais des fusées françaises ». Mais il précise : « nous croyons savoir qu’il ne s’agirait aucunement d’effectuer des explosions atomiques » (3).

La campagne pour les élections territoriales du 14 octobre 1962 est assez étonnante. Dans les documents d’archives (affiches, tracts, professions de foi…), il n’y a aucune allusion au futur CEP. Seule la presse semble avoir voulu – timidement – soulever le problème. Le journal Les Nouvelles pose neuf questions aux partis politiques. L’une d’elles est ainsi formulée : « Quelle est votre opinion sur l’établissement d’une future base de lancement de fusées à Mangareva ? Quels en seraient les avantages et les inconvénients ? »
Mais alors qu’on annonce des réponses venues des quatre grands partis, seuls Alfred Poroi (UTD) et Rudy Bambridge (UT-UNR) sont interrogés. Alfred Poroi pense que les investissements d’État vont se multiplier. Il ajoute cependant :
« Mais si par la suite, se déroulent des expériences atomiques dans nos parages, il s’ensuit que les inconvénients déjà soulevés lors des expériences américaines dans le Pacifique seraient valables. Il apparaît cependant que les risques encourus ne sont pas forcément plus grands dans les parages du lieu de l’expérience qu’à des milliers de kilomètres ».

Pour lui, ce ne sont là qu’hypothèses. Rudy Bambridge est plus précis :
« J’avais été informé, lors de mon passage à Paris, du projet de création d’une base de missiles à Mangareva et aussi d’une base atomique. Une base atomique si proche d’îles habitées poserait de tels problèmes et de tant d’espèces, qu’il ne m’est pas possible d’en discuter. Une base de ce genre serait une menace bien grave pour les habitants de ce pays. Je ne puis donc en juger seul (Les Nouvelles, 3 octobre 1962) ».

On n’en saura pas plus. La campagne électorale ne révèle aucune préoccupation profonde. Pas davantage d’ailleurs la campagne pour les législatives du 2 décembre. L’Union tahitienne du 17 novembre axe la campagne de R. Bambridge sur une nécessaire revanche contre A. Poroi. Pas un mot sur les bases, dont il connait pourtant l’existence. Veut-il étouffer cette question ? ou n’intéresse-t-elle plus personne ?

Ainsi, après une période d’intense agitation, alors même que la décision officielle est prise, mais toujours cachée, il semblerait que les oppositions véhémentes se calment. N’est-il pas surprenant qu’au cours des deux campagnes électorales de fin 1962, la future implantation du CEP ne soit pas un enjeu et que tous les leaders aient cherché (y compris au RDPT) à éviter le sujet ?

Le gouverneur aurait-il réussi dans son objectif de faire en sorte que la question des essais ne vienne pas compliquer la vie politique locale ? Il écrit :
« Afin de désarmer ou plutôt, de tempérer les oppositions, les résistances, l’inquiétude, je préconise que Paris accorde au Territoire des avantages suffisamment spectaculaires pour que leur octroi vienne à la fois, compenser les effets négatifs de l’implantation du CEP et faire apparaître celle-ci comme largement bénéfique… » (4)

(1) PV de la commission permanente, 24 août 1962.
(2) Grimald A-L., Lumières sur Tahiti, 1970.
(3) Cité par Grimald A-L., Gouverneur dans le Pacifique…, p. 266.
(4) Grimald A-L, op cit, p. 268.

[J.M.Regnault]

Chronologie générale et sommaire sur le nucléaire 0 < Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État 1 < Une annonce toujours retardée 2 < Quand le président de la République finit par annoncer 3 < Compte-rendu de la mission qui a rencontré les autorités françaises fin décembre 1962-début janvier 1963 4 < Reconnaître le fait accompli… et exiger des compensations 5 < Quel loyer pour Moruroa et Fangataufa ? 6 < La décision du 6 février 1964 : une « fausse cession » 7 < L’opposition au CEP de fin 1964 à 1977 8 < Bibliographie : Politique nucléaire et relations internationales 9 < Bibliographie : Les essais dans le Pacifique 10

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