Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Quand le président de la République finit par annoncer -

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Le Centre d’Expérimentation du Pacifique

Quand le président de la République finit par annoncer

Le gouverneur souhaite qu’on finisse par annoncer la vérité aux Polynésiens. Il suggère que le général de Gaulle annonce lui-même cette implantation aux élus polynésiens qui doivent se rendre à Paris en janvier 1963. Aimé-Louis Grimald raconte qu’au cours d’une conférence rassemblant les représentants de la République en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie, à Djibouti et aux Comores, le général aurait dit :
« Tous ces petits territoires ne sont pas français, exception faite de la Nouvelle-Calédonie peuplée d’une majorité de Français d’origine, il faut les traiter pour ce qu’ils sont. Si les Comores veulent leur indépendance, qu’elles la prennent ! Nous ne devons pas partir de Djibouti pour une raison stratégique… Nous resterons en Polynésie pour l’intérêt stratégique de ces îles : les gens sont gentils, il faut actuellement ne pas regarder à l’argent (20 décembre 1962) » (1).

Or, la Polynésie est bien en train de manquer d’argent. La poussée démographique est très importante alors que les ressources traditionnelles (nacre, vanille, coprah…) s’effondrent ou ne produiront plus. Les phosphates de Makatea arrivent à leur fin (programmée pour 1966). (Une économie en déclin).
Ce sont ces mauvaises nouvelles et de sombres perspectives qui amènent J-D. Drollet à alerter les conseillers et à décider de l’envoi à Paris d’une mission, représentant toutes les tendances politiques, pour procéder avec les ministres concernés, à une étude des problèmes économiques et financiers du Territoire. Les délégués demanderaient un « plan quinquennal d’assistance (2) », et de quoi combler le déficit du budget qui s’élève à cent millions de F CFP.
Il y a dans cette délégation, J. Tauraa le président de l’assemblée, J. Teariki le député, J-D. Drollet, F. Vanizette, A. Poroi et R. Bambridge. Avec le gouverneur Grimald, la délégation est reçue le 3 janvier 1963 par le général de Gaulle. Le président de la République a-t-il exercé un chantage sur les élus ? Il semblerait plutôt que le Général ait annoncé l’implantation du Centre d’essais au cours d’un monologue, de telle sorte que cela paraisse naturel et évident. De plus, ça tombe bien, des préoccupations hautement stratégiques rejoignent les préoccupations budgétaires des élus polynésiens. « La bonne volonté et une mutuelle compréhension faciliteront les choses » dit le général (3).
A. Poroi a remercié le Général « d’avoir pensé à la Polynésie, car c’est une marque d’affection encore plus forte de la France pour notre Territoire ». (D’après F. Vanizette : PV de l’AT, 16 mai 1963). Lorsque J. Tauraa et sans doute J. Teariki se risquent à faire part des réticences prévisibles de l’Église évangélique, ils reçoivent une réponse sans appel : « Dites à vos pasteurs qu’ils fassent d’abord cesser les expériences nucléaires russes et américaines ». L’entretien s’arrête là.
Dès lors, tout va être mis en œuvre pour rassurer la population si faire se peut, voire rassurer les élus.
Le 7 janvier 1963, la « une » du quotidien Les Nouvelles de Tahiti annonce la nouvelle avec ce titre « Retour optimiste de MM. Drollet et Bambridge. Les études de l’installation d’une base d’expériences nucléaires aux Gambier commenceront cette année ». Dans les pages intérieures, il est longuement traité des problèmes économiques qui étaient l’objet de la mission des élus à Paris. En fin d’article seulement, il est indiqué : « MM Bambridge et Drollet ramènent enfin avec eux une nouvelle qui transforme en certitude les rumeurs qui circulent depuis si longtemps, la création d’une base d’expériences nucléaires dans l’archipel des Gambier… ». Les jours suivants, il n’est même plus question de cette nouvelle pourtant capitale. Le 11 janvier, le quotidien revient sur les propos du Général et le CEP est présenté comme un cadeau que la France fait à la Polynésie. C’est une machine de propagande qui se met en route avec des sous-titres comme : « La base d’essais nucléaires : un garant de solidité économique ». Le 14 janvier, une interview de Frantz Vanizette cherche à égarer les lecteurs car c’est plutôt une base de lancement de fusées qui est annoncée… et éventuellement de bombes, mais « ni aux Gambier, ni à proximité ».

Lorsque les élus reviennent à Tahiti et rendent compte de leur mission le 16 janvier, J-D. Drollet résume la façon dont les choses se sont passées à l’Élysée :
« Nous avons purement et simplement été informés. [De Gaulle] ne nous a pas demandé notre avis. Il a décidé ».

Tout est décidé et les élus ont-ils encore la possibilité de réagir ? Le veulent-ils seulement ?

Ce n’est que le 29 mars 1963 que les Polynésiens sont réellement mis au courant par la presse des projets de la France. Le titre des Nouvelles de Tahiti est le suivant : « Mururoa sera le site du Centre d’Expérimentation du Pacifique ». Le quotidien assure que « les retombées radioactives seront pratiquement nulles ». Il laisse aussi entendre que les conseillers de l’assemblée ont appuyé la création de ce Centre d’essais.
Ce même 29 mars, un nouveau quotidien voit le jour : Le Journal de Tahiti. Les articles sont aussi favorables au CEP que ceux des Nouvelles de Tahiti.
Les élus ont-ils réellement pris conscience de ce qui allait arriver ? Ce n’est pas sûr si on écoute l’aveu de J. Teariki devant l’assemblée territoriale le 16 mai 1963 :
« En revenant de France, je ne me doutais pas que l’implantation de cette base allait avoir autant d’inconvénients. C’est en arrivant que j’ai vu dans des journaux et dans des revues qu’il y avait maintenant du danger ».

En fait, c’est Henri Bouvier qui va convaincre J. Teariki que les essais présenteront des dangers et qui fera du député un adversaire de ceux-ci. Mais « l’aveu » de J. Teariki permet de comprendre des documents d’archives récemment obtenus (dossier A 1298032 de police administrative de Pouvanaa a Oopa, au siège du ministère de l’Immigration à Paris). Ces documents révèlent qu’après l’annonce du 3 janvier, le président de la République a reçu les parlementaires (J. Teariki et A. Poroi) qui sont intervenus en faveur de Pouvanaa. La note du 10 janvier 1963 qui nous l’apprend fait état que ces deux parlementaires sont « relativement favorables à la France ». Ce n’est pas surprenant en ce qui concerne A. Poroi, cela l’est davantage en ce qui concerne J. Teariki (mais qui s’explique par le fait signalé plus haut que J. Teariki n’a pas pris conscience des dangers des essais). Dans ce contexte d’installation du CEP qui exige une coopération des élus polynésiens si le Gouvernement central ne veut pas recourir aux « grands moyens » (4), il s’agit, précise la note « de ne pas décevoir les parlementaires ». De Gaulle « exige alors de la manière la plus impérative que rien de visible ne puisse être aperçu autour de Pouvanaa » et il se tient informé de ce qui se fait.
Là où réside l’ambiguïté, c’est qu’au même moment, divers documents montrent que la surveillance ne se relâche pas, bien au contraire. Ainsi, la note du 10 janvier qui exprime les exigences du Général se poursuit en ces termes :
« Il importe d’une manière absolue d’empêcher un éventuel départ de France de Pouvanaa. Il peut se rendre facilement à Tahiti en franchissant clandestinement la frontière française et en s’embarquant dans un avion d’une compagnie étrangère à destination de Papeete. Or, sa présence serait particulièrement préjudiciable pour les intérêts français étant donné son action anti-nationale et surtout (et c’est là le fond de l’affaire) (5) les futures expérimentations atomiques qui doivent normalement se dérouler désormais dans les eaux du Pacifique ».

(1) Grimald A-L, op cit., p. 267.
(2) PV de l’AT, 13 décembre 1962.
(3) Cité in P. Mazellier, p. 37.
(4) J-D Drollet a témoigné que de Gaulle aurait exercé une pression sur certains élus et sur lui-même pour que l’assemblée ne s’opposât pas à l’installation du CEP, faute de quoi il transformerait la Polynésie en « zone militaire ». Cette dernière solution aurait sans doute compliqué la situation diplomatique de la France, mais le Général y aurait été prêt.
(5) Le contenu de la parenthèse reproduit strictement la note. Cela montre bien que Pouvanaa est considéré comme dangereux pour le bon déroulement des essais.

[J.M.Regnault]

Chronologie générale et sommaire sur le nucléaire 0 < Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État 1 < Une annonce toujours retardée 2 < Quand le président de la République finit par annoncer 3 < Compte-rendu de la mission qui a rencontré les autorités françaises fin décembre 1962-début janvier 1963 4 < Reconnaître le fait accompli… et exiger des compensations 5 < Quel loyer pour Moruroa et Fangataufa ? 6 < La décision du 6 février 1964 : une « fausse cession » 7 < L’opposition au CEP de fin 1964 à 1977 8 < Bibliographie : Politique nucléaire et relations internationales 9 < Bibliographie : Les essais dans le Pacifique 10

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