Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L’opposition au CEP de fin 1964 à 1977 -

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L’opposition au CEP de fin 1964 à 1977

Divers éléments composent cette opposition aux essais.
Au sein de l’assemblée, les conséquences économiques, sociales et humaines des essais ont souvent été abordées, mais il faut se souvenir que l’assemblée n’a pas de compétences politiques pour critiquer de front la politique de Défense de la France. Par contre les parlementaires ont la possibilité d’en parler dans leurs assemblées. Le sénateur Poroi ne s’est évidemment pas manifesté puisqu’il était favorable aux essais. Les députés Teariki et Sanford n’ont pas hésité pratiquement chaque année à protester vivement. Les bulletins du Here Ai’a comportent des articles très hostiles au CEP. G. Coppenrath a d’ailleurs reproché à J. Teariki d’avoir mené « une campagne de terreur sur les conséquences biologiques des expériences du CEP », ce qui lui donnerait « peu de chances d’être entendu à Paris ».
Lorsque le général de Gaulle est venu assister à un tir en septembre 1966, J. Teariki (voir doc) a lu devant lui un texte écrit par H. Bouvier et très virulent. Il lance ainsi :
« Puissiez-vous, Monsieur le Président de la République, appliquer en Polynésie française, les excellents principes que vous recommandiez, de Phom Penh, à nos amis américains, et rembarquez vos troupes, vos bombes et vos avions.
Alors, plus tard, nos leucémiques et nos cancéreux ne pourraient pas vous accuser d’être l’auteur de leur mal.
[…] Vous donneriez au monde un exemple digne de la France […] en conviant tous les peuples de la terre à devenir ses Compagnons de la libération du Monde
 »  (1).


Charles de Gaulle, président de la République, en visite à Papeete, en 1966. A sa gauche, John Teariki qui va se livrer à de vives attaques contre le CEP

L’assemblée s’indigne régulièrement des incidents liés à la présence de légionnaires ou de soldats en permission dans les bars de Papeete (voir Mazellier, p. 47 à 51 et PV de l’AT du 20 mai 1966).

Tandis que le premier essai approche, des maladresses de l’Armée (ou de l’AFP) effraient les conseillers. C’est l’occasion pour J. Teariki de réagir et de s’inquiéter pour les populations à proximité de Moruroa (PV de l’AT du 20 mai 1966). Le gouverneur adresse une lettre à l’assemblée où elle est lue le 26 mai. Il se veut rassurant : il ne sera pas nécessaire de déplacer les habitants. Toutefois, il conclut :
« Pour assurer une sécurité absolue des populations, toutes les hypothèses, même les plus improbables ont été envisagées par les autorités responsables. L’éventualité théorique de la nécessité d’une évacuation a donc été étudiée comme les autres et si, par impossible, elle venait à se présenter, le dispositif approprié pourrait être immédiatement mis en œuvre ».

J. Teariki ne se contente pas de cette réponse et il traite la question avec une ironie mordante sur le comportement des vents et des courants, la fiabilité des calculs scientifiques (PV de l’AT, 31 mai 1966). Ses collègues Coppenrath et Vanizette estiment au contraire que l’on doit faire confiance aux responsables des essais. J. Teariki déclare alors : « en tant que membre de l’assemblée territoriale, je ferai tout mon possible pour contrer ces essais nucléaires ».
Le congrès du Here Ai’a qui se tient le jour du premier essai proteste solennellement (voir Le Here Ai’a).
Nous ne retiendrons que les épisodes les plus significatifs de la lutte contre le CEP et nous renvoyons au site www.moruroa.org. Le rôle des Églises y est abordé. Pendant la période 1964-1977, les réactions négatives sont surtout le fait des individus davantage que des institutions, ce qui est surtout vrai pour l’Église catholique (les deux missionnaires des Tuamotu Gambier étaient sérieusement inquiets au lendemain des deux premières campagnes de tirs).
L’opposition aux essais est soutenue par des mouvements métropolitains, étrangers et même par des gouvernements de la région (2). La venue du Bataillon de la Paix est l’un des épisodes les plus marquants de cette opposition (3). À cette occasion, F. Sanford écrit :
« Nous constatons que l’implantation d’un centre d’essais nucléaires dans nos îles n’a apporté à la Polynésie qu’une fausse prospérité n’ayant profité qu’aux plus riches ; qu’elle a freiné considérablement le développement d’une économie saine, condition fondamentale de la construction de notre avenir ; qu’elle a multiplié les faux besoins, la délinquance juvénile et la criminalité, que la pollution radioactive de notre environnement – dont elle est responsable – rend plus nombreux les cas de cancer et de leucémie (dont les statistiques sont tenues secrètes) ; et qu’enfin elle a empêché toute évolution démocratique, toute modernisation de nos institutions locales » (4).

Les leaders politiques s’affrontent par CEP interposé. La lutte contre les essais est étroitement mêlée à la revendication autonomiste. L’inverse est vrai également. Les pétitions, télégrammes et motions divers témoignent de cet état de fait. Ainsi, le 25 juin 1973, G. Flosse fait signer une pétition par 17 conseillers (une majorité) et de nombreux maires pour dénoncer les campagnes menées contre la politique de Défense de la France. Le 20 juillet suivant, les deux parlementaires, F. Sanford et Pouvanaa a Oopa, expédient un télégramme au président de la République, menaçant de demander un référendum sur l’indépendance du Territoire (5).

L’élection présidentielle de 1974 est également caractérisée par les engagements des candidats à l’égard des essais. F. Mitterrand obtient une majorité des voix sur ses promesses de passer aux essais souterrains si la population l’accepte.
Le Fri revient dans les eaux polynésiennes en septembre 1974, alors que la dernière expérience aérienne a lieu. Le premier essai souterrain a lieu le 5 juin 1975.

Les autonomistes sont désormais davantage préoccupés par l’obtention d’un nouveau statut. Ce sont les nouveaux mouvements indépendantistes qui reprennent progressivement l’offensive contre les essais.

(1) Texte complet dans Danielsson B. et M-T., Moruroa, notre bombe coloniale, L’Harmattan, 1993, p. 205 à 211.
Jacques Foccart écrit : « Tera [c’est ainsi qu’il nomme Teariki] a lu au Général une espèce de mémorandum qui avait été préparé par je ne sais trop qui, certainement pas par lui, mémorandum qui protestait contre l’explosion atomique et parlait des revendications des Tahitiens ».
(2) Regnault J-M. et de Deckker P., « La question nucléaire dans le Pacifique Sud. Travaillisme, syndicalisme et Églises océaniennes dans les relations internationales », Revue d’Histoire diplomatique, 2003, n° 1, p. 63 à 81.
(3) Mazellier, op. cit., p. 443-447.
(4) In Le Bataillon de la Paix, op. cit., p. 57-58. Le texte a été écrit en réalité par H. Bouvier.
H. Bouvier : « Si nous sommes obligés de subir le CEP, qu’au moins il ne fasse pas cocorico à caque fois qu’il commet ses saletés » (PV de l’AT, 17 juin 1971).
(5) Voir les textes complets de la pétition et du télégramme in Mazellier, op. cit., p. 448-449.

[J.M.Regnault]

Chronologie générale et sommaire sur le nucléaire 0 < Des rumeurs et des craintes face aux premiers mensonges d’État 1 < Une annonce toujours retardée 2 < Quand le président de la République finit par annoncer 3 < Compte-rendu de la mission qui a rencontré les autorités françaises fin décembre 1962-début janvier 1963 4 < Reconnaître le fait accompli… et exiger des compensations 5 < Quel loyer pour Moruroa et Fangataufa ? 6 < La décision du 6 février 1964 : une « fausse cession » 7 < L’opposition au CEP de fin 1964 à 1977 8 < Bibliographie : Politique nucléaire et relations internationales 9 < Bibliographie : Les essais dans le Pacifique 10

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