Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - 2/ L’altercation du 27 mars 1953 entre le Secrétaire général et Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy -

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Rapports entre l’Administration et l’assemblée

2/ L’altercation du 27 mars 1953
entre le Secrétaire général et Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy


Caricature du gouverneur Toby,
lisant le discours d'ouverture de
l'Assemblée territoriale et du
secrétaire général Gayon essayant
de s'y retrouver dans les questions
d'hydrocarbures.

L'Administration s'est toujours heurtée à Tahiti à l'hostilité des élites et à l'incompréhension de la grande majorité de la population pour des raisons opposées la plupart du temps. Après la Seconde guerre mondiale, il y a une radicalisation de cette opposition à l'Administration, car elle débouche sur une hostilité à la présence française, y compris chez des hommes qui ne voudraient pas entendre parler d’indépendance (le discours de Jean Millaud en 1951 l’a montré : voir le chapitre consacré à l’assemblée représentative). L'exaspération est telle qu'il se dit au sein du RDPT, qu' "il ne faut plus qu'un gouverneur existe à Tahiti, un représentant de la France suffirait (1)". Cette hostilité est d’ailleurs quasi générale, même si elle s’explique pour des raisons différentes. Le gouverneur Petitbon montre que les deux forces politiques (partisans et adversaires de Pouvanaa) compliquent sa tâche :

"L’une déteste [l’Administration], la dénigre et la menace, alors que l’autre la gêne par ses mouvements impulsifs, l’une ne cherche qu’à lui tendre des pièges et l’autre à en obtenir des avantages, l’une agit au mépris des lois alors que l’autre est encline à la taxer de faiblesse et d’incapacité (2)."

En 1953, l'une des premières mesures de la nouvelle majorité est d'ailleurs lourde de symboles et éclaire fort l'atmosphère qui règne. « Un de nos premiers gestes, écrit Noël Ilari, est de descendre le fauteuil du secrétaire général du gouvernement [qui, rappelons-le, dominait les conseillers] dans l'hémicycle, et d'installer le "bureau" à sa place, sur la tribune dominant la salle » [p. 260-261].
N. Ilari explique qu'il s'agit là de montrer que l'assemblée n'est plus "représentative" mais "territoriale".

Lors des débats à l’assemblée, de vifs échanges ont lieu entre les élus et le représentant de l’Administration qui se sent (trop ?) vite agressé.

Ainsi, le 27 mars 1953, le secrétaire général Sully - qui intervient fréquemment comme le statut lui en donne la possibilité – supporte mal que le président de l’assemblée approuve un rapport qui ne serait que le nième rapport demandant à l’Administration et/ou à l’assemblée d’agir en certains domaines. Le président a ajouté : « c’est à force de donner des coups de marteau sur le clou qu’il finit par s’enfoncer ». Le secrétaire général fait état de réalisations ayant abouti pour contre-attaquer : « il n’y a pas besoin de donner tant de coups de marteau pour enfoncer le clou ! ».

Très vite le dialogue dérape :
- Le président : « Nous sommes ici pour parler et non pour nous taire ».
- Le secrétaire général : « Quand vous parlez de marteau et de clou, c’est l’Administration qui est sur la sellette. Je vous réponds ceci : il y a eu des réalisations aux Marquises, tels l’appareil radio, le bull-dozer, etc… »
- JB CJ : « Je ne veux pas nier les réalisations, mais je crois que nous sommes ici pour défendre les intérêts des électeurs qui nous ont portés ici… »
- Le SG (interrompant le président): « Il n’y a pas d’intérêts d’électeurs, il n’y a que des intérêts de la population. Autrement l’assemblée deviendrait vite une tribune électorale. Vous parlez pour vos électeurs ; or, dans votre programme vous attaquez constamment l’Administration, et elle a le droit de vous dire qu’il n’y a pas eu que des vœux, mais aussi des réalisations ».
- JB CJ : « Le règlement intérieur est valable pour tout le monde, M. le représentant de l’Administration. Et ce règlement veut que chacun parle à tour de rôle, sans couper la parole à celui qui l’a ».
- Le SG : « Non, pas pour moi […] Je vous le répète [le règlement] n’est pas fait pour moi ».
- JB CJ : « Autrement dit, c’est le représentant de l’Administration qui est le maître dans l’assemblée, et le président n’a pas besoin d’être là. Pourtant, le décret de 1946 et notre règlement intérieur disent bien que seul le président a la police de l’assemblée ».
- Le SG : « Je n’ai pas dit cela ; d’ailleurs, je vous interdis de m’appeler tout le monde ».
- JB CJ : « Personne ne me l’interdira, je suis le président ».
- Le SG : « Si vous insistez, je m’en irai ».
Finalement, l’intervention de N. Ilari calme le jeu, mais cet échange a révélé les susceptibilités de chacun et la prétention de l’Administration à se montrer supérieure à l’assemblée.

1 Fondation Charles de Gaulles, Carton BR UF 93, rapport du 3 juin 1955.
2 Archives de la PF, 48 W 1604.

[J.M.Regnault]

1/ L’affaire du règlement intérieur 0 < 2/ L’altercation du 27 mars 1953 entre le Secrétaire général et Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy 1

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