Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Des revendications entre autonomie et indépendance -

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L’autonomie « contenue »

Des revendications entre autonomie et indépendance


Pierre Messmer, ministre des DOM-TOM

La détermination de l’État et du gouverneur Angeli à refuser toute évolution statutaire significative n’est pas entamée au début des années soixante-dix et les autonomistes doivent se défendre. L’assemblée crée une nouvelle commission du statut pour reprendre l’offensive (13 mai 1971). Les esprits évoluent d’ailleurs assez favorablement parmi les élus polynésiens (PV de l’AT du 27 mai 1971) en raison d’un courant général en France plutôt décentralisateur.
Gérald Coppenrath ayant constaté une « aspiration au retour des attributions individuelles », écrit à Michel Debré :
« Depuis [1958] s’est accentué le sentiment qu’en Polynésie l’autorité n’est pas harmonieusement partagée ; la réserve, pour ne pas parler de méfiance, manifestée par la majorité a sa source dans une impression de frustration que, souvent, les représentants du pouvoir central ne s’expliquent pas. En réalité, l’effort réel fait par la Métropole en faveur du Territoire serait mieux compris, si les élus locaux étaient davantage associés à son application. »

Pourtant, l’incompréhension des autorités continue à aggraver les tensions. Quand Pierre Messmer, ministre chargé des DOM-TOM, vient à Tahiti, il ferme encore les portes : « à l’heure où les nations s’efforcent de se grouper au sein de larges communautés, l’isolement d’une collectivité peu nombreuse n’est pas sans grands dangers » (PV de l’AT du 6 septembre 1971). Au cours du débat avec le ministre, Nedo Salmon, de l’UT-UDR, demande un retour aux attributions individuelles des conseillers de gouvernement. Le gouverneur intervient alors : « on a dit que les conseillers de gouvernement n’ont pas de pouvoirs ! Ils en ont et ils sont importants ». Le conseiller de gouvernement Jean Laurey répond qu’aux conseils, les dossiers présentés ne sont que des « digests ». L’ordre du jour est entièrement conçu par le Chef du Territoire.
Les autonomistes sont exaspérés par le projet de loi sur la création des communes en 1971 (voir le sujet qui lui est consacré).
Le professeur Paul de Deckker a montré les évolutions en sens opposés des territoires du Pacifique Sud (1). Alors que la loi-cadre ouvrait une perspective (lointaine certes), entre 1958 et 1963, le retour en arrière est très net. Or, les Samoa occidentales, en 1962, puis Nauru en 1968, Fidji et Tonga en 1970 deviennent indépendants. En 1970, les colonies et territoires dépendants de la Nouvelle-Zélande, de l’Australie et de la Grande-Bretagne sont devenus indépendants (2). Les autonomistes ont « sous les yeux » des exemples et des soutiens.
La lutte contre le CEP et pour l’autonomie est renforcée par le contexte océanien. Le soutien de plusieurs forces politiques métropolitaines avec, par exemple, le Bataillon de la Paix, donne une dimension de plus en plus grande au combat des autonomistes.
Pourtant, les élections territoriales de 1972, marquées par les efforts des autorités de l’État pour contrer les autonomistes, sont un échec pour ces derniers. L’UT-UDR a neuf sièges. Les autonomistes en regroupent dix (ils en avaient quinze en 1967). Onze sièges doivent se répartir dans l’un ou l’autre camp (3). La mandature qui s’annonce est celle de tous les renversements d’alliances.
Pour les autorités de l’État, les autonomistes étant minoritaires, il n’y a aucune raison de les écouter.
Une majorité peut se constituer autour de l’UT-UDR, « une majorité servile », écrit Francis Sanford. Elle permettrait au gouvernement central de défendre « devant l’opinion mondiale son prétendu droit à poursuivre dans le Pacifique ». Pierre Angeli fait cette étrange analyse :
« Le gouvernement n’était pas disposé à aller à l’encontre de ses propres sentiments en imposant à une forte minorité les vues d’une faible majorité.
[…] La France souhaite rester dans le Pacifique parce qu’elle s’y sent chez elle, parce que les Polynésiens se veulent, dans leur quasi-totalité, français.
»

Les autonomistes ne sont pas décidés à en rester là. Le 27 janvier 1973, un mini congrès fonde l’Amuiraa E’a Api–Here Ai’a prélude à une éventuelle fusion des deux partis. F. Sanford écrit : « nous constatons que l’implantation d’un centre d’essais nucléaires dans nos îles […] a empêché toute évolution démocratique, toute modernisation de nos institutions locales ».
Les autonomistes pensent d’ailleurs qu’ils restent majoritaires lorsque F. Sanford bat G. Flosse aux législatives de mars 1973 et le 5 mai 1974, quand François Mitterrand obtient 50, 30% des voix au premier tour de la présidentielle. Le candidat de la gauche avait promis l’évolution statutaire souhaitée par les Polynésiens et annoncé de profondes transformations du CEP.
Le combat de Francis Sanford est épaulé par une partie de la classe politique métropolitaine, au Sénat et à l’assemblée nationale (4).
Le 20 juillet 1973, le député et le sénateur envoient un télégramme au président de la République, menaçant de demander un référendum sur l’indépendance de la Polynésie, si le gouvernement continue à pratiquer des essais nucléaires, tout en précisant qu’ils agissent à titre personnel. Le député récidive le 16 février 1974 à l’Assemblée nationale.
Si le mot indépendance soulève des réticences, y compris chez les autonomistes, dans l’ensemble des milieux politiques locaux, les positions évoluent. G. Flosse, qui a remplacé R. Bambridge à la tête du parti gaulliste (voir De l’Union Tahitienne Démocratique (UTD) au Tahoera’a Huiraatira), lors du discours inaugural de la session budgétaire 1973, constate qu’il faudrait un « statut d’autogestion plus poussée ». Le 5 juin 1974 encore, à l’assemblée territoriale, il déclare :
« Nous avons inscrit à l’ordre du jour de nos négociations avec le gouvernement… la réforme du statut. L’essentiel de cette réforme doit tendre à remettre plus pleinement encore aux hommes de ce pays la responsabilité de la gestion des affaires territoriales aboutissant ainsi à une véritable autogestion… »

Quant aux autonomistes, ils s’intéressent au statut des îles Cook qui ont obtenu de la Nouvelle-Zélande une très large autonomie. L’exemple fascine.
Le secrétaire d’État aux DOM-TOM, Olivier Stirn, se méfie au contraire des « pièges de l’autonomie interne préconisée par les partis autonomistes, qui conduiraient immanquablement à l’indépendance ».
La situation semble se débloquer brutalement lorsqu’O. Stirn invite les personnalités polynésiennes à le rencontrer à Paris début mars 1975. Cependant, il refuse la notion d’autonomie interne. De retour de Paris, les autonomistes reçoivent l’appui de F. Vanizette. Ainsi est né « le Front Uni » qui allait obtenir le statut de 1977.
De 1975 à 1977, qu’est-ce qui différencie les différentes revendications statutaires, alors que tous les camps sont finalement favorables à l’autonomie ? Il s’agirait essentiellement du rôle que jouerait encore le représentant de l’État. Le Front Uni estime qu’il ne doit plus faire partie du conseil de gouvernement, tandis que pour les amis de G. Flosse au contraire, « il n’est pas concevable qu’il soit écarté de la gestion des affaires intérieures du Territoire ». C’est aussi l’expression « autonomie interne » qui continue à faire peur… et il ne faut pas oublier les rivalités de personnes que cachent les prises de position politique.

(1) « Au sujet de la perception de la France dans le Pacifique insulaire : pour une contribution à l’histoire de temps mal conjugués » in La France et le Pacifique, Études n° 10, Société française d’histoire d’outre-mer, 1990.
(2) La réalité de l’indépendance de ces territoires a été l’objet de nombreuses études. Voir l’article de P. de Deckker dans la revue Vingtième Siècle, n°6, 1985, p. 23-37. (3) Francis Sanford a attribué la défaite des autonomistes « au poids électoral que les militaires du CEP » représentent et à l’erreur tactique des autonomistes qui a consisté à partir séparés aux élections. (in « Le Bataillon de la Paix », p. 54).
(4) Voir la proposition de loi déposée par le sénateur socialiste Louis Conroy, annexe au PV de la séance du 2 juillet 1974.

[J.M.Regnault]

Quatre années de silence ? 0 < Les timides demandes de l’assemblée (1964-1967) 1 < Les conditions du réveil des revendications en 1967 2 < Le rapport Bouvier/Millaud sur l’autonomie interne 1969 3 < Des revendications entre autonomie et indépendance 4 < La crise ultime : l’occupation de l’assemblée territoriale 5 < À la recherche des symboles 6 < La revendication autonomiste des « anti-autonomistes » 7

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