Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - 1/ octobre 1953 et juin 1955 -

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Les changements de majorité

1/ octobre 1953

Les élections de janvier 1953 accordent une large majorité au RDPT avec 18 sièges sur 25. Or, dix mois plus tard, seuls 11 élus restent fidèles au parti.

Les dirigeants du RDPT sont peu préparés à la gestion des affaires et ont peu réfléchi aux pratiques démocratiques. Comment les élus locaux d'ailleurs, seraient-ils prêts à fonctionner selon des règles démocratiques que le Territoire n'a jamais connues ? Les représentants de la France eux-mêmes n’ont pas donné l'exemple d’une pédagogie préparatoire à l'exercice démocratique et ils ont pesé de toutes leurs forces sur les campagnes électorales pour orienter le vote des citoyens.

Les incompréhensions mutuelles et la volonté d’en découdre

Les élus du RDPT, parce qu'ils sont majoritaires, pensent que la minorité n'a aucun droit. Le premier incident éclate avant même que l'assemblée ne se réunisse.

"J’ai reçu une lettre (dit le gouverneur dans son discours inaugural) et dans cette lettre signée par Monsieur le Président du parti actuellement majoritaire [Pouvanaa], on me priait de ne point paraître à l'Assemblée, avant que celle-ci ait élu son bureau définitif parce que je ne devais pas être reçu par le doyen d’âge, entaché d'un vice, celui d'appartenir à la minorité (1)."

À ce manquement aux règles et usages parlementaires, le gouverneur répond sur un ton très paternaliste (il emploie le mot), fait la leçon (il explique qu’à l'Assemblée nationale le communiste Cachin prononce le discours inaugural en tant que doyen et « il est écouté respectueusement et dignement »). « II ferait beau voir, dit-il qu'un représentant de la France et de la République s'inclinât devant une pareille demande et n’osât pas se rendre à l’assemblée représentative » (il est en retard d'un texte de loi). Il pardonne, excuse et punit : "[vous] allez être frustrés d'un discours de Président, d’un discours de Gouverneur..." Il déclare alors que "la session est ouverte" et se retire. L’assemblée passe immédiatement à la désignation de son bureau. J-B. Céran-Jérusalémy est élu président de l'assemblée.

C’est un discours offensif que le nouveau président prononce. Le "temps est révolu" où les opposants voulaient faire taire le RDPT. Son différent avec le secrétaire général Sully (le 27 mars 1953) est évoqué par ailleurs. L’Administration ne cherche manifestement pas de conciliation avec la majorité RDPT.

Cette majorité se trouve vite fragilisée par les coups que lui portent l’opposition et l’Administration, mais la véritable faiblesse du groupe RDPT de l’assemblée, ce sont sans doute les maladresses du "jeune secrétaire général" du parti, devenu président de cette assemblée.
Selon le récit de N. Ilari, avant la première réunion de l'assemblée, J-B. Céran-Jérusalémy convoque les dix-huit élus RDPT et leur donne les "dernières instructions", puis il fait conduire les élus en camionnette vers l'assemblée :
"Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy nous demande de descendre, de nous mettre en rang et de prendre le pas cadencé... Il recherche le choc psychologique sur l'esprit de la population et veut démontrer, par cette attitude... la forte discipline du parti."

Même en faisant la part des choses, il est vrai que le président de l'assemblée a tenté de tout contrôler. Il aurait tenté de museler l'opposition par le règlement intérieur (voir le sujet qui lui est consacré) et de constituer un groupe politique monolithique. Les accusations pleuvent :
"Le raisonnement de Monsieur Céran est simple : pas de discussions, rien que des votes en donnant l'ordre à sa brigade de voter de telle ou telle façon. Comme il a la majorité des voix, il fait la loi... et voilà une bonne petite dictature... (2)"

D'autres critiques permettent de comprendre en partie le comportement du président :
"[Il] prépare sur des bulletins tapés à la machine les votes de ses dix-sept comparses pour qu'ils ne se trompent pas (car la plupart semble peu capables de comprendre ce dont il s'agit...).
Un RDPT vient de parler. Il se rassied. Le président regarde tour à tour chaque délégué de son groupe et lui fait un petit signe, et bien sagement, chaque délégué se lève et dit "j'approuve" ou "d'accord". C'est tout... Et nous sommes certains que, souvent, la plupart n'a pas saisi ce qui se disait.
"

Beaucoup d’élus RDPT ne sont guère préparés à la gestion des affaires, d’où la nécessité pour J-B. Céran-Jérusalémy de bien "tenir" les élus. Cette donnée nuance sérieusement les accusations, et de communisme, et de dictature. Mais, peu à peu, le président perd cette autorité qu'il recherche. Plusieurs conseillers se préparent à la dissidence. L’affaire de la départementalisation n’est qu’un élément parmi d’autres qui poussent à cette scission.

Le RDPT perd la majorité en octobre 1953

En octobre 1953, J-B. Céran-Jérusalémy a perdu le contrôle des élus du RDPT. Alors qu'en mars, ils ont encore "tous plus ou moins peur" de lui, selon N. Ilari, certains d'entre eux cherchent à s’émanciper de sa tutelle. Les conseillers RDPT, H. Auméran, William Amaru, Calixte Jouette, Ariiura Maraea, J. Alexandre et Pierre Garbutt prennent des contacts avec la minorité de l'assemblée pour se débarrasser du président. Pour réaliser l'opération, il faut un prétexte et un homme capable de la mener à bien. Le prétexte est facile à trouver avec la demande de départementalisation. Quand, en mars, les conseillers RDPT ont approuvé à l'unanimité, ils n’ont pas eu l'occasion de débattre entre eux du problème. Pour de multiples raisons, ils peuvent penser que ce choix de la départementalisation n’est pas bon, mais surtout, il y a là une question "noble" qui permet d'expliquer un retournement politique. Reste à trouver un homme de plus (pour consolider une majorité) et capable de prendre la place de J-B. Céran-Jérusalémy. Comme le prétexte, il est facile à trouver, c'est N. Ilari. Il suffit de lui dire que le président, contrairement à quelques promesses faites en mars, n'a pas l'intention de laisser l'élu de Tubuai obtenir le siège de conseiller à l'Union française. Il ne faut pas pousser beaucoup N. Ilari, malgré ce qu'il en dit, pour qu'il accepte d'être candidat à la présidence de l'assemblée. N. Ilari avoue même à mots couverts qu’on lui a offert des "avantages matériels". Il prétend aussi qu’il a quitté le RDPT quelques temps auparavant car on lui aurait rapporté des propos de Pouvanaa : « les popa’a, nous nous en servons et quand nous n’en aurons plus besoin, nous les balancerons » (PV de l’AT, 16 octobre 1953).

Il y a donc un "complot" qui se noue contre J-B. Céran-Jérusalémy, complot auquel n'est pas étranger, selon P. Dilhan, le nouveau secrétaire général et gouverneur par intérim, Thaddée Diffre, dont on peut constater l’immixtion dans les affaires de l’assemblée. Son rôle a été dénoncé également – mais sans fournir de preuves objectives – par le sénateur Florisson devant le Conseil de la République (1er février 1955). Pour lui, le gouverneur n’ayant pas pu faire élire « ses » candidats aurait acheté « ce qu’il faut d’élus » de la majorité pour la renverser « en faisant pression sur ceux qui sont ses fonctionnaires et en nommant fonctionnaires les autres ». Il s’élève contre « une opération de force d’une administration au service d’intérêts privés exclusivement commerciaux et même pas toujours français ». Le but de l’opération aurait été de maintenir des privilèges en empêchant le vote de l’impôt sur le revenu et sur le chiffre d’affaires et en détournant le FIDES de l’agriculture pour l’orienter vers des travaux « inopportuns ».

René-Raphaël Lagarde a témoigné par écrit (lettre examinée le 10 janvier 1955 devant la commission permanente) pour dénoncer les manœuvres de l’Administration. Selon lui, le gouverneur lui aurait proposé la direction de la revue officielle de l’Administration en échange de son retrait du RDPT. Il explique alors que ses besoins personnels lui permettent de résister à la « corruption », mais comprend que d’autres membres du RDPT pouvaient difficilement y résister.

Le "complot" est un peu plus difficile à mettre en œuvre que prévu.

Le 10 octobre 1953, l'assemblée se réunit pour désigner le conseiller des ÉFO à l'Assemblée de l'Union française. Or, sur les vingt-cinq conseillers, J-B. Céran-Jérusalémy obtient treize voix et est donc proclamé élu. Les "comploteurs" avaient fait leurs comptes : ils étaient treize. Ils font alors signer une déclaration à ces treize conseillers (dont sept RDPT dissidents) dans laquelle ils assurent n'avoir pas voté pour J-B. Céran-Jérusalémy. Un recours est envoyé à l'assemblée de l'Union française. Ce n'est qu'en mars 1954 que celle-ci valide finalement l'élection.

Le 16 octobre 1953, le débat s’est engagé sur la départementalisation et l’assemblée se prononce contre. Après le vote, Franck Richmond rappelle au secrétaire général qu'il faudrait appliquer le règlement intérieur. Le président étant mis en minorité, il doit démissionner. A. Poroi s'écrie : "je ne considère plus Céran-Jérusalémy comme président, je lui demande de quitter la présidence". N. Ilari, "poussant d'une main le président, précise le procès-verbal, et en prenant de l'autre le fauteuil présidentiel" dit alors : "allez vous-en, vous n'êtes plus président". J-B. Céran-Jérusalémy demande l'intervention de la gendarmerie mais sa voix est couverte par des cris : "démission !" Le secrétaire général calme (provisoirement) le jeu en rappelant que tant qu'il n'a pas démissionné, J-B. Céran-Jérusalémy est toujours président. Le 19 octobre, le débat est encore houleux, mais cette fois le secrétaire général du Territoire a choisi son camp. Il est clair, selon lui, que "mis en minorité, le président est démissionnaire d'office". N. Ilari est alors élu président de l'assemblée.

J-B. Céran-Jérusalémy se considère longtemps comme le seul président estimant que son éviction serait illégale. En 1954, Te Aratai l'appelle toujours « président Céran-Jérusalémy ». Le RDPT accuse de trahison les sept élus qui l'ont quitté. Le parti connaît des difficultés après la scission, difficultés financières probablement, comme le prouverait la rareté de la diffusion de son bulletin. Lors de son quatrième congrès, les 27 et 28 octobre 1954 à Papeete, le RDPT adopte cinquante-sept résolutions dont celles qui visent la situation à l’assemblée :
- la dissolution de l'assemblée territoriale
- le rappel du secrétaire général.

Ces résolutions n’ont aucun effet. Néanmoins, trop sûrs d'eux-mêmes, les opposants au RDPT ont cru qu'une dissidence d'élus suffirait à affaiblir durablement le parti de Pouvanaa.

1 PV de l'AT, séance du 14 mars 1953, p. 2 et 3.
2 Te Ara O Oteania, n° 9, 21 mars 1953.

[J.M.Regnault]

1/ octobre 1953 et juin 1955 0 < 2/ juin 1955 1

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