Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - À la recherche des symboles -

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L’autonomie « contenue »

À la recherche des symboles


Le conseiller Henri Bouvier

Même ceux qui voulaient rester solidement attachés à la France souhaitaient marquer la personnalité de la Polynésie française.
En 1970, les gaullistes G. Flosse et N. Salmon demandèrent que le Territoire fût doté d’un « emblème régional » pour les quatrièmes jeux du Pacifique : trois bandes horizontales, rouge, blanche et rouge. L’assemblée adopta à l’unanimité un vœu pour que l’emblème territorial flottât à côté du drapeau national. Le gouverneur Angeli répondit qu’il respectait « l’emblème qui fut celui de la dernière dynastie de l’île de Tahiti et qui figurait dans les couleurs du Protectorat ».
Il ajouta : « Je n’oublie pas que c’est un pavillon à ces couleurs qui a été remis solennellement aux volontaires du Bataillon du Pacifique… »
Donc, il ne vit pas d’inconvénient, à ce qu’il flottât aux Jeux du Pacifique. « En revanche, ajouta-t-il, les édifices publics ne peuvent dans le Territoire comme dans l’ensemble de la République, être surmontés que du seul emblème national… de même qu’il n’existe qu’un seul hymne national… et qu’une devise nationale… ».
Henri Bouvier réagit : « [on veut] ravaler le drapeau tahitien au rang d’un fanion de société sportive (1) ».

La visite du ministre Henri Rey, du 11 au 18 septembre 1970, connut des incidents qui en disent long sur la volonté des autonomistes de marquer ce qui différenciait la Polynésie de la France. Le climat politique était tendu depuis l’expulsion contestée de maître Lejeune (8 septembre) en application d’un décret du 24 mai 1932 (2). F. Sanford avait renvoyé au gouverneur toutes ses décorations, la veille de l’arrivée du ministre, après avoir déclaré que cette expulsion était « un acte de dictature de la part du gouverneur ». Le Conseil d’État annulera du reste l’arrêté d’expulsion en mai 1975.
Les autonomistes avaient pavoisé les murs de la ville de Papeete de drapeaux et inscriptions aux couleurs rouge et blanche de la royauté des Pomare. Sur la bande blanche enserrée de deux bandes rouges, ils avaient inscrit : « autonomie interne ». Les anti-autonomistes avaient riposté par des pavillons tricolores et insisté sur l’adjectif dans l’appellation « Polynésie française ». Le gouverneur refusa de reconnaître l’étendard des autonomistes.

La visite du ministre se déroula dans une atmosphère délétère. Les autonomistes et le ministre jouèrent en quelque sorte à cache-cache, refusant les rencontres proposées – du bout des lèvres – de part et d’autre (PV de la CP du 17 septembre 1970).

Ces péripéties permirent à F. Sanford d’aller plus loin dans la volonté de marquer la revendication autonomiste :
« Devant l’assemblée, il y a trois mâts de pavillons. C’est là que nous pourrions manifester notre désir d’autonomie interne en hissant sur ces trois mâts les pavillons suivants : au milieu le drapeau de l’ONU, à droite le drapeau français et à gauche le drapeau tahitien (PV de la CP, 17 septembre 1970). »

H. Bouvier proposa d’élever celui de l’ONU bien au-dessus des autres et de mettre les deux autres drapeaux en berne, mais ne fut pas suivi par ses amis. Il apporta cependant une précision : après des recherches, il avait obtenu la preuve que hisser l’ancien pavillon du Territoire n’était pas un acte séditieux.

Lors du départ du ministre, une haie d’élus et de militants autonomistes vêtus de tee-shirts aux couleurs rouge et blanche, avec des porteurs de drapeaux tahitiens et français – histoire de montrer malgré tout l’attachement à la France - firent une haie qu’on ne peut qualifier d’honneur. Un incident opposa alors le capitaine de gendarmerie à un porteur de drapeau tahitien. Le capitaine aurait brisé la hampe et piétiné le drapeau sous le prétexte que la présence de drapeaux ou pavillons autres que ceux portant les couleurs nationales sont interdits dans les bâtiments publics. Puis ce fut le drapeau tricolore qui fut piétiné par un militant qui l’exhibait pourtant sur consigne des autonomistes.
Le gouverneur voulut alors reprendre un texte ancien – sans en apporter la preuve - et publia ce 18 septembre un arrêté (n° 2689 CAB) n’autorisant que l’exposition des drapeaux nationaux sur les édifices administratifs et bâtiments ou monuments officiels.

F. Sanford estima que « ces gestes, ces faits, ne sont pas dignes de la France » et que cela semblait être une façon de « pousser à bout » les autonomistes.

H. Bouvier convoqua d’urgence la commission permanente l’après-midi même. Il demanda des sanctions contre l’officier de gendarmerie qui avait insulté publiquement l’emblème tahitien. Le texte proposé pour justifier cette demande marquait bien le raisonnement des partisans de l’autonomie… que ne désapprouvaient pas vraiment les opposants :
« Il est bien naturel que l’emblème de l’ancien royaume de Tahiti soit resté cher à tous les habitants de ce pays dont il symbolise le passé. Un passé que certains militaires métropolitains croient pouvoir non seulement ignorer, mais encore jeter à la fosse d’aisance (3).
La Polynésie est polynésienne avant d’être française. Son annexion par la France ne peut lui avoir fait perdre son caractère propre ni le légitime orgueil d’un passé qui vaut celui de n’importe quel autre pays
» (4).

N. Salmon contesta le fait que ce drapeau fût celui du pays, car les autonomistes en avaient fait l’emblème de leur parti. Il proposa cependant que le Territoire en fit bien son emblème pour couper court à toute polémique. Réaction bien significative de la volonté quasi unanime des élus de défendre la personnalité polynésienne devant la métropole .

Il fallut attendre la visite d’O. Stirn, en mars 1975, pour que l’emblème du Territoire fût reconnu. Le 6 avril 1975, le gouverneur abrogea l’arrêté du 18 septembre 1970 qui interdisait de pavoiser les édifices publics avec d’autres couleurs que les couleurs nationales.

(1) PV de l’AT, 9 juillet 1971.
(2) Mazellier, op. cit., p. 333-339.
(3) Référence au fait que le gendarme aurait voulu jeter le pavillon tahitien dans les toilettes de l’aéroport (in Mazellier, p. 342).
(4) Texte signé par F. Sanford, J. Millaud, A. Buillard et H. Bouvier, vraisemblablement rédigé par ce dernier.
(5) Une caricature (Mazellier, p. 520) représente N. Salmon proclamant : « Tous les Polynésiens sont autonomistes, mais ne le dites pas à Flosse ».

[J.M.Regnault]

Quatre années de silence ? 0 < Les timides demandes de l’assemblée (1964-1967) 1 < Les conditions du réveil des revendications en 1967 2 < Le rapport Bouvier/Millaud sur l’autonomie interne 1969 3 < Des revendications entre autonomie et indépendance 4 < La crise ultime : l’occupation de l’assemblée territoriale 5 < À la recherche des symboles 6 < La revendication autonomiste des « anti-autonomistes » 7

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