Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - La revendication autonomiste des « anti-autonomistes » -

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L’autonomie « contenue »

La revendication autonomiste des « anti-autonomistes »

La revendication autonomiste de Gaston Flosse est plus ancienne qu’on ne l’imagine traditionnellement.

G. Flosse et son parti, le Tahoera’a Huiraatira, sont généralement présentés comme ayant été, avant 1980, des adversaires acharnés de l’autonomie. Le combat contre J. Teariki et F. Sanford tendrait à le prouver au long des années soixante et même après. Les déclarations de G. Flosse, en 1972, à l’occasion de la défaite des autonomistes aux élections municipales, semblent sans équivoque : « l’autonomie interne aura été un mythe, semblable à ce colosse aux pieds d’argile, que la pierre des réalités quotidienne va jeter bas » (1). En octobre de la même année, il est élu président de l’assemblée et propose au gouverneur Angeli de « collaborer en toute confiance » alors que ce dernier venait de se livrer à une critique acerbe des autonomistes (PV de l’AT du 5 octobre 1972).
Cependant, la réalité est plus complexe et les évolutions sont anciennes. Le 5 octobre, son offre de « collaboration » a été précédée par cette affirmation : « nous sommes désormais le pouvoir, le Hau », ce qui laisse entendre que G. Flosse compte bien exercer ce « pouvoir ». Quelques mois plus tard, G. Flosse confiait :
« Nous sommes plus autonomistes que les autonomistes. Pour nous, l’autonomie n’est pas un mythe. En fait, nous sommes des autonomistes d’action, tandis que nos adversaires sont des autonomistes d’intention (2). »


Au centre, Gaston Flosse

Il renchérissait encore le même jour :
« L’autonomie, ça se prend. Nous l’avons, nous, l’autonomie… Nous prenons et nous exerçons véritablement le pouvoir avant de le sanctionner par une loi. Le statut nous permet cette indépendance (3). »

Il semblerait que G. Flosse ait préparé un projet d’autonomie interne dès 1974 avec la collaboration de Cooky Grand, Jacques-Denis Drollet et Alexandre Léontieff (4). Il aurait voulu ramener à lui une partie de l’électorat autonomiste. Furieux, le gouverneur l’aurait convoqué et lui aurait expliqué que proposer l’autonomie interne, c’était préparer l’indépendance (5).

Peut-on affirmer, au vu de ce qui précède, que toute la classe politique aurait – et de longue date – été favorable à l’autonomie la plus large ? Il est vrai que chez ceux qui se considèrent à l’époque comme les adversaires de l’autonomie, on trouve des déclarations qui vont néanmoins dans le sens de donner des responsabilités de plus en plus grandes aux Polynésiens. Par exemple, A. Poroi, doyen d’âge, dans son discours inaugural après les élections de 1967 souhaite à son « petit pays » de voir se rétablir le conseil de gouvernement « dans les pouvoirs qui furent les siens » au moment de sa création (PV de l’AT du 31 octobre 1967). Lors de la session administrative de 1969, le même élu se réjouit de ce que « nous vivons dans un système qui tient le plus grand compte du particularisme de nos îles ». Il réclame, comme beaucoup de ses collègues, un retour aux attributions individuelles des conseillers de gouvernement. Certes, il met en garde contre « la voie dangereuse du séparatisme » (PV de l’AT du 17 juin 1969). Les critiques à l’égard du comportement des gouverneurs viennent de tous horizons.
G. Flosse avait aussi montré que son parti ne voulait pas demeurer à l’écart de la revendication statutaire, tout en proclament un refus vigoureux d’aller vers l’autonomie interne. Le 17 septembre 1970, H. Bouvier lit devant l’assemblée une lettre que G. Flosse avait envoyée pour expliquer la position de son parti déjà défendue lors des législatives de 1968 :
« Nous sommes pour une évolution du Territoire au sein de la République française dans le sens d’une gestion accrue des affaires intérieure polynésiennes par les Polynésiens. Nous demandons le retour aux attributions individuelles et la tahitianisation des cadres. »

Une première explication voudrait que pour beaucoup d’élus l’autonomie n’est dangereuse que si elle est gérée par les autres.
Une autre analyse pourrait expliquer ce ralliement quasi général à l’autonomie. Elle procèderait d’un regard historique. Avant la deuxième guerre mondiale, les élites du pays souhaitent déjà l’autonomie, une façon pour elles d’échapper aux lois françaises trop sociales, trop contraignantes qui limiteraient leur enrichissement. Avec Pouvanaa arrive un autonomisme qui cherche à protéger au contraire les catégories populaires, par exemple en exigeant de la France – ce qui n’est pas le moindre des paradoxes – qu’elle applique les lois sociales métropolitaines sur le Territoire. Les autonomistes d’hier deviennent violemment anti-autonomistes et se réfugient derrière le drapeau français (mais sans doute pas sa devise). La force de G. Flosse a été à un moment donné de réaliser (ou de persuader l’opinion qu’il avait réalisé) la réconciliation des deux autonomismes historiques en faisant admettre la nécessité d’une large redistribution et en se servant du levier de la revendication politique d’autonomie. (voir Les négociations pour un nouveau statut).

Toujours est-il que l’évolution publique de G. Flosse se poursuit. En 1975, il fait valoir au secrétaire d’État aux DOM-TOM que « les textes actuels régissant les institutions de la Polynésie française, qui pouvaient se concevoir dans un autre contexte historique […] se trouvent inadaptés au contexte actuel » (6). Certes, il reste prudent, car s’il faut « une révision dans le sens d’une autogestion », il ne faut pas remettre en cause « l’appartenance à la République française ». En 1977, après un âpre combat, le nouveau statut finit par satisfaire le Tahoera’a : « on est très proche de l’autonomie interne sans y basculer complètement » (7).

(1) La Dépêche de Tahiti, 16 août 1972. G. Flosse ajoutait que les vrais problèmes masqués par la prospérité factice des grands travaux et des grandes dépenses de l’État allaient surgir fin 1972…
(2) La Dépêche de Tahiti, 23 février 1973.
(3) Le Journal de Tahiti, 23 février 1973.
(4) Confirmation de l’existence de ce projet dans un entretien du 7 mars 1980, du haut-commissaire avec Émile Le Caill, CAC art. 41. J-D. Drollet a également confirmé que le projet avait bien existé (3 septembre 2004).
(5) Art. 41, texte d’avril 1974.
(6) Cité dans P. Guesdon, L’évolution statutaire de la Polynésie française, Mémoire de DES de sciences politiques, 1976, p. 61.
(7) Déclaration d’Alexandre Léontieff, in Mazellier P., De l’atome… op. cit., p. 543.

[J.M.Regnault]

Quatre années de silence ? 0 < Les timides demandes de l’assemblée (1964-1967) 1 < Les conditions du réveil des revendications en 1967 2 < Le rapport Bouvier/Millaud sur l’autonomie interne 1969 3 < Des revendications entre autonomie et indépendance 4 < La crise ultime : l’occupation de l’assemblée territoriale 5 < À la recherche des symboles 6 < La revendication autonomiste des « anti-autonomistes » 7

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