Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - De Gaulle et l’énergie atomique -

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La visite du général de Gaulle

3) De Gaulle et l’énergie atomique

Le passage de son discours qui a le plus suscité de commentaires a trait à l'énergie atomique. Elle est l'avenir du monde, mais elle est aussi “une terrible menace”. Y aurait-il la moindre allusion à l’utilisation future d’un champ de tirs nucléaires ? Ce serait plutôt le contraire qui ressort du message. Que signifierait autrement cette phrase : « Tahiti, là où elle est, entourée d'immensités invulnérables de l'Océan, Tahiti peut être demain, un refuge et un centre d'action pour la civilisation tout entière » ? C'est un peu comme si, avec la troisième guerre mondiale qu'il redoute (une obsession chez lui disent même certains) et la destruction des grands pays qui y auraient participé, le monde devrait se reconstruire à partir des îles du Pacifique. Autrement dit, Tahiti serait épargnée par l’atome en raison de son isolement et, en cas de destruction massive de la planète, c’est du Pacifique que la résurrection pourrait venir. De Gaulle a-t-il réellement pensé que la civilisation pourrait un jour renaître depuis l'Océanie ? Ce serait une affirmation insuffisamment étayée.

Notons encore que Maurice Lenormand, l'homme politique de Nouvelle-Calédonie, se fondant sur des bribes de conversation qu'il a eues avec de Gaulle en 1966, a émis l'hypothèse que de Gaulle (toujours dans la perspective d'une troisième guerre mondiale) envisageait qu'un gouvernement français aurait peut-être à chercher refuge soit au Canada, soit en Océanie (pour Maurice Lenormand, Nouméa aurait été "une capitale" de remplacement). Ainsi s'expliquerait le fait que de Gaulle tenait absolument à ce que la France gardât ses possessions dans le Pacifique. Là encore, rien ne vient étayer une telle hypothèse qui n'est rapportée que parce qu'elle a été écrite (dans le Journal de la Société des Océanistes) et parce qu'elle circule parfois encore.

Certes, une autre lecture encore peut être faite (le Général aurait préparé psychologiquement les Polynésiens à l’idée qu’un jour les essais nucléaires s’effectueraient sur leur Territoire), mais elle a le défaut de lire un texte à la lumière de
faits ultérieurs et elle donne le sentiment que le Général serait à la fois, tout puissant
(en 1956) et devin. Examinons néanmoins cette “autre lecture”.

En venant à Tahiti, de Gaulle possède un certain nombre d'éléments sur les recherches atomiques. Des hommes proches de lui détiennent des postes clés au Commissariat à l’Énergie Atomique. Le directeur en est Pierre Guillaumat et le chef de service des informations est Olivier Guichard (voir plus haut : il accompagne de Gaulle à Tahiti). Dès 1954, de Gaulle se prononce pour que la France fabrique l'arme nucléaire. Le 2 avril 1956, le colonel Pierre Gallois met de Gaulle au courant des recherches de l'OTAN en matière nucléaire. De Gaulle définit alors en une formule, dont il a le secret, ce qu’est la  dissuasion nucléaire : « il suffit à la France d'être capable d'arracher un bras à son agresseur ... » Dans cette perspective, faut-il imaginer que, ce 30 août 1956, de Gaulle pense fortement que la Polynésie sera, dans un temps plus ou moins lointain, l'espace dont la France aura besoin pour une ambitieuse politique de défense ?

Or, à cette époque, les gouvernements français n’ont encore pris aucune décision concernant la possession de l’arme atomique. Et, ce 30 août, même si de Gaulle pense la France affaiblie, il ne peut savoir que des événements vont révéler à quel point c’est vrai. Quelques semaines plus tard, début novembre 1956, l’expédition franco-anglaise sur le canal de Suez est un fiasco dès lors que les deux Grands exigent l’arrêt de l’offensive. Boulganine menace Londres et Paris de représailles « avec de terribles moyens de destruction modernes » et Eisenhower utilise le chantage au pétrole et à la valeur des monnaies. Ce n’est qu’après cet échec que les gouvernements de la IVème République envisagent sérieusement de se doter de l’arme nucléaire sans laquelle « on n’est rien ».

Donc, pour envisager cette lecture du discours de De Gaulle, il faudrait imaginer qu’il est sûr que la France se dotera un jour de l’arme nucléaire. C’est lui donner des talents de visionnaire ou c’est formuler une hypothèse que rien, pour l’instant, ne permet de confirmer. Tout au plus peut-on retenir deux éléments. Il faut citer ce passage du livre de Jean Lacouture (De Gaulle, tome II, Le Seuil, 1985) - livre qui doit être lu avec une certaine réserve - dans lequel on présente un général de Gaulle ragaillardi par son voyage dans le Pacifique et qui s’adresse ainsi à Edmond Michelet : "La France est présente dans le Pacifique. Elle n’y est pas beaucoup, mais elle y est ; et croyez-moi, Michelet, elle n’est pas minable !"

Il y a aussi la curieuse insistance du Général sur les communications aériennes. À
l'assemblée territoriale, il reprend ce thème en répondant à Walter Grand :
"Je crois que la force des choses fait son œuvre et que, en ce qui vous concerne, les questions, tout au moins l'une d'elles - je parle de l'aérodrome, c'est-à-dire l'organisation du tourisme - cette question-là, je le crois, fera prochainement des pas importants parce que, je le répète, la force des choses l'impose ; l'impose au point de vue de l'Union française, l'impose au point de vue de Tahiti, bien entendu mais l'impose aussi au point de vue international."

On pourra se demander : est-ce seulement pour faire plaisir à ses hôtes qu’il parle de l’aéroport et du tourisme ? Ou insiste-t-il pour que Tahiti ait une piste qui permettrait un jour l’installation d’un centre d’essais ? Rien, là encore, ne permet d’aller plus loin que de formuler des hypothèses.

[J.M.Regnault]

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