Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Le soutien aux opposants à Pouvanaa jusqu’en 1956 -

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F.Mitterrand et la Polynésie française

Le soutien aux opposants à Pouvanaa jusqu’en 1956

À la mi-octobre 1934, le jeune François Mitterrand « monte » à Paris poursuivre ses études de droit. Il s’installe dans une institution des pères maristes, 104 rue de Vaugirard. Le responsable de cet établissement est le père Patrick O’Reilly (celui qui est devenu un remarquable spécialiste de l’Océanie). Ce dernier revient d’un long voyage dans le Pacifique sud. Peut-on imaginer, comme le suggérait Daniel Margueron (Émission « Brunch » sur Radio 1, le 14 janvier 1996) que les deux hommes se sont entretenus du Pacifique ? De ce temps daterait alors le premier contact du jeune Mitterrand avec les territoires français d’Océanie…

Après la Seconde guerre mondiale, alors que François Mitterrand a bien l’intention d’entamer une carrière politique qui le mènera aux plus hautes fonctions possibles, il n’est pas indifférent à ce qui se passe à Tahiti.
F. Mitterrand est entré à l’Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR), une formation politique très hétérogène dominée par René Pleven. Son premier but est de prendre la direction de ce parti. Il s’y emploie de différentes façons, cherchant des appuis auprès des anciens prisonniers de guerre et des fédérations créées outre-mer. En effet, il a voyagé en Afrique et pris conscience des problèmes existant dans les anciennes colonies. Il a vu « l’aveuglement des élus RPF et MRP » (citation d’Éric Duhamel (1), confirmée par les souvenirs de Jacques Foccart qui considère que les gaullistes d’outre-mer étaient trop conservateurs). À son initiative, sont donc fondées des sections et fédérations de l’UDSR que René Pleven ne prend pas au sérieux. C’est ainsi que Tahiti n’est pas négligée. Alfred Poroi, alors maire de Papeete, à la recherche de soutiens dans son combat contre Pouvanaa, rencontre F. Mitterrand qui le persuade de créer une antenne de l’UDSR à Tahiti. Cette formation n’y est pas vraiment inconnue, les députés Charles Vernier et Georges Ahnne ayant été inscrits à ce groupe à l’Assemblée nationale. Dans l’esprit d’A. Poroi, il s’agit de maintenir Tahiti dans l’ensemble français. À l’époque, F. Mitterrand a, dit-il lui-même, « une conception unitaire de la République française ». Il ajoute qu’il ne peut imaginer que « chacun de nos territoires d’outre-mer puisse être appelé à se gérer lui-même ». Certes, il admet qu’il puisse y avoir « des différences dans la manière de gérer le bien commun ». Or, Alfred Poroi défend la même position. Quand il annonce, en juin 1950, la création de l’UDSR locale, il est conscient de ce que le terme « socialisme » peut susciter comme opposition à Tahiti. Il précise que le socialisme de l’UDSR se démarque du communisme et du libéralisme, que c’est « un socialisme conçu et réalisé pour l’homme et non l’État » où « l’individu reste le but et la société le moyen ».
Il faut situer cette alliance entre le maire de Papeete, futur gaulliste, pourfendeur du candidat des « communistes athées » en 1965, et le futur chef de la gauche, dans le contexte. Après guerre, F. Mitterrand est violemment opposé aux communistes qui le lui rendent bien. Or, le parti de Pouvanaa, le RDPT, créé en 1949, est considéré comme une émanation du Parti Communiste Français (PCF), accusation sans fondement réel (voir la fiche sur la naissance du RDPT). Le RDPT est aussi considéré comme séparatiste. Or, dans son livre Présence française et abandon (Plon, 1957), F. Mitterrand note qu’en 1949-1950, il s’attache à distinguer dans les revendications, ce qui tend au séparatisme de ce qui est « l’expression d’une révolte légitime contre les inégalités des conditions et des abus du régime colonial ». On comprend pourquoi, en 1950, le courant ne passe pas encore entre Pouvanaa et ses amis et le futur président de la République, d’autant plus que l’inspecteur Lassalle-Séré devenu sénateur des ÉFO en 1949 (voir la fiche) est à la fois membre de l’UDSR et adversaire acharné de Pouvanaa.

Un autre aspect est aussi à souligner, F. Mitterrand est ministre de la France d’Outre-Mer entre juillet 1950 et août 1951. Son beau-frère, Landry, époux de sa sœur Colette, est cinéaste et veut réaliser un documentaire à Bora-Bora. Pour organiser le voyage, il faut de l’aide sur place. A. Poroi s’y emploie. Service contre service, ou don et contre don. Un autre cinéaste, Jacques Chegaray, arrivé trop tard pour réaliser un film semblable, fait un récit assez cocasse de la venue de Landry :
« J’apprends que mon prédécesseur a été envoyé ici aux frais du gouvernement. Le ministre de la France d’Outre-mer, Monsieur Mitterrand, qui a le sens de la famille, a délégué dans les îles son beau-frère (et sa sœur) pour y réaliser un documentaire. J’ai donc la joie (patriotique) de contribuer à la réalisation de ces deux films : le mien, en tant qu’opérateur et celui du ministre en tant que contribuable » (2).

Ministre de la France d’Outre-Mer (1950-1951), F. Mitterrand a sans doute eu des préoccupations et des problèmes plus nobles à traiter (3). Il a mieux connu les problèmes de Tahiti, même s’il est évident que pour lui, comme pour tous les hommes politiques de son temps, ce sont les problèmes de l’Afrique qui comptent quasi exclusivement. Après son départ du Ministère, il entreprend la « conquête » de l’UDSR. C’est chose faite en 1953. Pour y arriver, il doit se démarquer de son rival, René Pleven. C’est ainsi qu’il adopte des positions plus progressistes sur l’Indochine. Le 29 janvier 1952, F. Mitterrand déclare au quotidien Le Monde que « certains font un mauvais calcul, lorsqu’ils tentent de confisquer à leur profit toute l’œuvre de la métropole ; parce qu’ils sont propriétaires de la plupart des moyens de production, ils s’inquiètent de tout ce qui pourrait menacer leur domination ».

Tandis que F. Mitterrand évolue de façon générale sur la position à adopter à l’égard des anciennes colonies, adopte-t-il envers Tahiti une autre posture ? En effet, il semble que le gouverneur Petitbon soit son homme de confiance et qu’il soit venu à Tahiti pour appuyer l’UDSR locale (4) (fin novembre 1950 à septembre 1954). Ce gouverneur intervient directement dans les choix électoraux des Polynésiens pour les inciter à ne pas voter pour Pouvanaa (PV de l’AT, 13 juin 1951). En fait, le gouverneur Petitbon appuie essentiellement le RPF local (lequel, on le verra – voir II/ - se distingue mal de l’UDSR), mais toujours pour tenter d’abattre Pouvanaa. Le RDPT, a contrario, déteste ce gouverneur.

Ainsi, pendant cette période, F. Mitterrand semble soutenir les adversaires de Pouvanaa, essentiellement par anti-communisme.

(1) Duhamel É., L'UDSR, 1945-1965, Thèse de doctorat sous la direction de J-M. Mayeur, Paris IV, 1993, 1 049 p.
(2) Chegaray J., Ma Polynésie, de goélette en pirogue, Paris, Amiot-Dumont 1952, 263 p.
(3) Dès cette époque, F. Mitterrand passe aux yeux des hommes politiques qui veulent maintenir le système colonial outre-mer comme un « bradeur d’empire ».
(4) D’après les archives de l’Institut Charles de Gaulle.

[J.M.Regnault]

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