Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - J-B Céran-Jérusalémy et la République de Tahiti, 22 avril 1958 -

Sommaire

Le kiosque

La presse de l'époque

Le kiosque

! Vous êtes ici : Les événements marquants | 1953-1996. L’Assemblée territoriale | 1957-1959 . La première autonomie interne | J-B Céran-Jérusalémy et la République de Tahiti, 22 avril 1958


J-B. Céran-Jérusalémy et la « République de Tahiti »22 avril 1958

Comment la campagne du RDPT pour les élections du 3 novembre 1957 a-t-elle été perçue ? Qu’est-ce que les leaders du parti ont promis aux électeurs ? Les documents ne permettent pas de se faire une idée précise. Ce que l’on sait, c’est que le congrès du RDPT du 21 novembre 1956 avait adopté l’idée de « rechercher loyalement pour Tahiti, un statut de République dans l’Union française ». L’idée manque de précision. C’est pour cela qu’elle effraie.

Les adversaires du RDPT, généralement opposés à la loi-cadre ont eu très peur qu’une évolution rapide ne menât à l’indépendance, persuadés qu’ils étaient que le programme réel du parti de Pouvanaa était l’indépendance dans deux ans.

Dans son discours d’ouverture du 10 décembre 1957, le doyen d’âge, Pierre Tixier, avait estimé que, pour l’Union Tahitienne, la loi-cadre était une limite à ne pas dépasser (voir le sujet consacré Les institutions issues de la loi-cadre Defferre ). Le gouverneur lui-même mit les élus en garde. Il souligna que la « nécessité de demeurer étroitement inséré au sein d’une de ces vastes communautés géopolitiques que l’Histoire a constituées ». Pour lui, « une rupture de la symbiose existant entre l’Océanie et le reste de l’Union française équivaudrait à la ruine des finances publiques du Territoire et à l’amputation brutale du niveau de vie de ses habitants ».


J.B Ceran-Jérusalémy et Pouvanaa a Oopa

Pendant les premiers mois du gouvernement Pouvanaa, les inquiétudes ne se sont pas dissipées et vraisemblablement l’idée s’est répandue que le RDPT menait le pays à l’indépendance.

Le 22 avril 1958, G. Coppenrath rappelle à son tour l'attachement de ses amis à la France. Il dit : « la formation d'une République tahitienne est une aberration... tous nos efforts se porteront vers une évolution lente et normale des institutions dont nous avons été dotés ». J-B. Céran-Jérusalémy rappelle ce que son parti propose :
« Le RDPT a retenu de conduire à un statut de République de Tahiti, ceci, il faut le dire, dans l'Union française... Il n'est pas dans nos intentions de rejeter la France en dehors des limites de ce Territoire, mais de rechercher avec cette généreuse métropole, des liens plus compréhensifs, des relations plus cordiales. »

L’opposition, si ce n’est l’opinion publique, n’a retenu de cette intervention que l’expression « République de Tahiti » qui serait pour elle synonyme d’indépendance. Pourtant des nuances existent. Au sein de l’Union française, il y a des Territoires et des États associés en même temps que des DOM et des TOM. La future Communauté de la Constitution de 1958 (quelques mois plus tard) prévoit bien des États au sein de celle-ci. Déjà, aux Antilles, fin mars 1958, Aimé Césaire se prononce pour la transformation des DOM en régions fédératives au sein d’une « République fédérative française » dont la Constitution pourrait s’inspirer de celle de l’Italie. Il rejette la départementalisation, telle qu’elle avait été expérimentée depuis 1946, ainsi que l’autonomie.

Était-ce juridiquement possible dans le cadre de la Constitution de passer de TOM à État associé ? Tous les leaders nationalistes du monde ont toujours soutenu l’idée que c’était à la puissance de tutelle de trouver les solutions juridiques.

Au cours des années 1957-1958, dans l’ensemble de l’Outre-Mer, les solutions classiques – trop respectueuses de la Constitution - ne suffisent plus. En Afrique, Modibo Keita, du Soudan (futur Mali), estime à propos de la loi-cadre que « les événements vont plus vite que la reconversion spirituelle de certains hommes politiques français ».

Il y a donc bien à l’époque un foisonnement d’idées pour un débat qui n’a rien de subversif pour autant. De plus, J-B. Céran-Jérusalémy a tenté d’expliquer que sa proposition était plus raisonnable que celle de Pouvanaa :
« Je ne supporte plus les conceptions de Pouvanaa en ce qui concerne la position de Tahiti vis-à-vis de la métropole. Depuis longtemps, l’intéressé était suspecté et même accusé de vouloir se séparer entièrement de la France. Certains pouvaient encore douter que telle était bien la pensée directrice de Pouvanaa. Et pourtant, c’était bien son idée directrice, alors que j’essayais moi-même de le faire revenir à des sentiments plus raisonnables et plus réalistes. (1) »

P. Dilhan, écrit en avril 1959 (donc après l’arrestation de Pouvanaa) que, d’une part Pouvanaa « se berçait du rêve utopique d’un Tahiti totalement indépendant ou tout au moins ne relevant que de l’ONU » et que, d’autre part, J-B. Céran-Jérusalémy « se déclarait partisan d’un Tahiti possédant une certaine autonomie de gestion intérieure ». Ce dernier aurait envisagé « une fédération économique et culturelle dont la métropole aurait constitué le centre » (2).

Distinguer ainsi la pensée des deux leaders est certainement trop réductrice. Le 7 mai, au conseil de gouvernement, Pouvanaa défend lui aussi l’idée que « l’attachement à la France n’est pas incompatible avec la création d’une République de Tahiti dans l’Union française ». Les opposants n’ont de toute façon pas cherché à peser les différences d’appréciation
L’occasion était trop belle pour les opposants de dénoncer le caractère séparatiste du RDPT. R. Bambridge montra après coup (le 27 mai 1958, à l'assemblée), que l'affaire de l'impôt n'avait été que « la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase », que le mécontentement se développait contre « la politique générale du parti RDPT et en particulier en ce qui concerne sa tendance vers une République tahitienne ».

Ainsi, avant même que ne fût proposé le référendum, la tension sur l’avenir du pays était telle que les affrontements devenaient difficiles à éviter.

(1) Supplément à Te Aratai, 4 juillet 1958.
(2) Te Aratai, n° 25, 25 avril 1959.

[J.M.Regnault]

Retour en haut de page