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Les ÉFO deviennent la Polynésie française
C'est ainsi qu'avant même le vote de l'assemblée territoriale, l'AUF est saisie par l’Assemblée nationale d’une proposition de loi sur un éventuel changement de nom des ÉFO au profit de « Polynésie française ». Une commission s’est réunie pour en discuter et le rapporteur, s’appuyant sur les travaux d’un de ses collègues de l’AUF, le célèbre historien Charles-André Julien (1), expose que le terme Polynésie ne correspond à rien, « ni ethnologiquement, ni géographiquement ». Le mot Tahiti a la faveur du rapporteur, d’autant plus que le représentant des ÉFO, Michel Coulon, a expliqué que les habitants des ÉFO, à quelque archipel qu’ils appartiennent, si on les interroge sur leur provenance, répondent tous « de Tahiti ». Cependant, l’AUF préfère le statu quo. Pourtant, plusieurs membres de l’AUF soutiennent la proposition « Tahiti », d’autant qu’est parvenu le vœu de l’assemblée de Papeete. Le groupe Paysans (groupe parlementaire dirigé par Paul Antier, grand ami de Pouvanaa a Oopa) a proposé le nom de Tahiti. La députée communiste mademoiselle Lafon en fait de même et rappelle le préambule de la Constitution qui promet la libre administration des peuples, promesse que la France bafoue :
"La population [de Tahiti] a sa langue propre, ses coutumes et une ardente volonté de liberté. Cette volonté de liberté et d’indépendance y est telle que les autorités administratives ont dû accepter que le drapeau tahitien flotte à côté du drapeau français sur les goélettes, comme à l’occasion des diverses manifestations qui se déroulent dans cette île."
La députée admet que le changement de nom ne suffira pas à effacer le colonialisme, mais adopter Tahiti serait respecter le droit du peuple à disposer librement de lui-même.
Cependant, les conseillers préfèrent la prudence. Beaucoup sont méfiants, estimant qu’il serait gênant d’adopter une appellation supprimant la référence à la France, « d’autant qu’il semble exister là-bas de vagues courants nationalistes qui pourraient, peut-être trouver on ne sait quel stimulant dans l’abrogation officielle d’un tel terme ». En fait, l’AUF se range à l’argument consistant à dire que l’assemblée territoriale n’a pas été suffisamment claire sur la proposition de changement de nom et qu’elle a compliqué les choses en réclamant en même temps un nouveau statut de département. Toutefois, l’AUF ne ferme pas la porte à une nouvelle discussion.
À l’assemblée territoriale des ÉFO, la nouvelle majorité formée en octobre 1953 est beaucoup moins nationaliste que la précédente. Le 27 novembre 1953, l'assemblée confie à un "comité de toponymie", le soin de proposer une appellation. A. Poroi présente les conclusions du comité, le 15 décembre. Trois possibilités sont offertes : "Tahiti et archipels", "Polynésie française", "Océanie française". Par six voix contre une, le comité a retenu la troisième appellation qui "signifie bien ce qu'elle veut dire et peut rester inchangée, quelles que soient les conjonctures politiques ou autres". A. Poroi précise encore que si l'appellation de "Polynésie française" n'a pas été retenue, c'est parce que d'autres îles françaises sont habitées par des Polynésiens, comme Wallis et Futuna qui ne dépendent pas du Territoire.
Le 19 décembre 1953, l'assemblée territoriale débat à nouveau du sujet. Elle prend connaissance d'une lettre de Maître Hoppenstedt (2), qui souhaite conserver le nom en vigueur :
Depuis plus d'un siècle et demi, écrit-il, notre Territoire est connu sous le nom d'Établissements français de l'Océanie, tous les livres de géographie, tous les manuels scolaires en font mention ; quelles peuvent être les raisons susceptibles aujourd'hui de militer en faveur d'un changement de nom ?

Adhérent au Parti Communiste au lendemain du congrès de Tours, il en est éliminé dès 1923 pour avoir voulu défendre l’esprit critique.
Parmi ses nombreux ouvrages, citons Histoire de l’Afrique du Nord, Paris, Payot, 1931, œuvre qui fait considérer C-A. Julien comme un précurseur d’une histoire décolonisée.
2 - Henri Hoppenstedt (1895-1964) est né à Papeete d'une famille d'origine allemande. Avocat depuis 1924. Avant la guerre, premier adjoint au maire de Papeete, vice-président de la chambre d'agriculture. Dirige l'UDSR et se présente sans succès aux législatives contre Pouvanaa, en 1951.
[J.M.Regnault]

