Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L’échouage du Tahiti Nui et la mort d’E. de Bisschop -

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L’échouage du Tahiti Nui et la mort d’E. de Bisschop


Article de presse relatant la construction
du radeau Tahiti Nui par E. de Bisschop

Le 30 août 1958, au milieu d'une nuit de pleine lune, le radeau Tahiti Nui III, parti de Callao (Pérou) quatre mois et dix sept jours auparavant, s'écrase sur le récif de Rakahanga. Sur les cinq hommes à bord, quatre vont survivre: Alain Brun, Jean Pellissier, Hans Fisher et Juanito Bugueno, déchirés par les coraux, mais sains et saufs, et qui seront recueillis par les habitants de l'île. Soignés, nourris et logés par la population, ils seront transportés à Tahiti par la canonnière française Lotus arrivée à Rakahanga le 4 septembre. Hélas, ce bateau va ramener aussi un corps: celui du chef de l'expédition, Éric de Bisschop qui, déjà malade et épuisé, a péri le crâne fracturé par une bille de bois, lorsque le radeau s'est disloqué sur le récif. A son arrivé à Papeete, son pavillon à demi-mât, la canonnière glisse avec lenteur vers le quai. Les officiers et l'équipage sont au garde à vous et la foule, nombreuse, est émue et recueillie. « On hisse de l'intérieur du bateau la simple bière en bois et on la place sur un camion de transport de troupes. Puis le camion s'éloigne ... »

Hydrographe, il ne sait pas nager

Il est impossible de savoir aujourd'hui si Éric de Bisschop, homme d'aventures et exceptionnel marin, avait prévu sa mort dans de telles conditions. Mais il est certain que cette fin apparaît comme presque inévitable quand on sait le nombre de fois où il a failli périr dans des circonstances tout aussi dramatiques.

Le départ du Tahiti Nui

Après un premier faux départ, le radeau et son équipage s'éloigne doucement des côtes de Tahiti pour un périple de plus de cinq mille milles. Nous sommes le 10 novembre 1956.
Cinq mois et douze jours plus tard, dans un état complet de délabrement, à trois cent milles de la terre chilienne, le Tahiti Nui entre en contact avec le Baquedano, un remorqueur chilien venu le secourir. Malgré les efforts de tous, le remorquage est impossible et, le 26 mai, le capitaine du Baquedano fait savoir qu'il n'a plus de mazout et qu'il faut abandonner le radeau. Cent quatre vingt dix neuf jours en mer se terminent, encore une fois, de façon désastreuse pour Éric de Bisschop.

Le Tahiti Nui II

Accueilli, fêté et choyé par les autorités et la population chilienne, l'équipage du Tahiti Nui retrouve l'enthousiasme et les kilos perdus au cours de leur longue traversée. Pour de Bisschop l'expérience n'est pas terminée et il pense déjà à un nouveau radeau pour retourner en Polynésie. C'est Alain Brun, le seul à ne s'être jamais départi de son amitié et de son admiration pour Éric de Bisschop, qui est chargé de la construction du Tahiti Nui II. Cette fois-ci l'assemblage est composé de troncs de cyprès chevillés entre eux, avec un abri à toit plat et, toujours, un gréement chinois. Deux nouvelles recrues Jean Pelissier et Hans Fisher viennent remplacer ceux qui ont été obligés de rentrer à Papeete (Michel Brun et Francis Cowan).
Mis à l'eau à Constitucion le 12 février, le radeau est prêt le 14 à être remorqué pour passer les brisants et attraper ensuite le courant de Humbolt jusqu'à Callao. Cette première traversée de 1500 milles se déroule sans incident, bien qu'il faille renforcer la flottabilité par des troncs de balsa. Éric, Juanito et Alain Brun, retrouvent, malgré tout, avec plaisir leurs habitudes du Tahiti Nui I.
« Éric, surtout, s'adapte d'une façon étonnante : il suspend tout simplement sa serviette à un clou au-dessus de sa couchette et sort ses papiers et ses livres. Alors, il est chez lui. Son magistral pouvoir d'adaptation est essentiellement dû au fait qu'il vit dans un monde très personnel (son univers) et qu'il remarque à peine les lieux et les incidents autour de lui ».
Du 27 mai au 13 avril 1958, le Tahiti Nui II fait escale à Callao, il se réapprovisionne et embarque même quelques réservoirs qui pourront servir de flotteurs supplémentaires.

Le dernier voyage

Puis c'est à nouveau le grand départ, avec l'espoir d'arriver à Tahiti pour les fêtes du juillet. A bord Jean Pelissier se passionne pour l' étude des poissons et des algues ; Hans Fisher se plonge dans des ouvrages de philosophie et de mathématiques ; Juanito, malgré le grade ronflant de « super intendant de la nourriture et des boissons », est, à son grand dégoût, de nouveau attaché à la cuisine ; Alain Brun s'occupe de la navigation et assume bientôt la responsabilité de l'expédition, car Éric est de plus en plus malade et quitte rarement sa couchette. Et le radeau avance de façon régulière, à une vitesse au moins égale à celle du Kon-Tiki, soit trente cinq à cinquante milles par jour. Le 11 mai, avec une voile supplémentaire, son parcours quotidien dépasse même régulièrement celui de son rival. Par contre si sa vitesse est plus rapide, sa flottabilité est bien moindre. En effet, à la mi-juin, l'eau s'élève déjà à près de vingt centimètres dans la cabine, et une rapide inspection montre que les tarets sont à l’œuvre et que la plupart des troncs sont imbibés d'eau.
Jusqu'alors les problèmes avaient été mineurs (radio inopérante, chutes à la mer, bris de la mèche du gouvernail, voiles déchirées etc.) mais à partir du 20 juin la situation se dégrade rapidement.

Le naufrage

Le radeau n'est plus qu'à quatre cent milles des Marquises, mais le vent est contraire (sud-est) et on peut déjà prévoir que l'on va passer au large de cet archipel. Il faut maintenant alléger l'embarcation et l'on abat le mât de misaine. Il faut aussi rationner la nourriture.
Quant à Éric de Bisschop, son état empire et « il a du mal à avaler sans aide les faibles portions de miel et de lait condensé que constituent son unique nourriture ».
Dans la nuit du 16 au 17 juillet, le gouvernail se brise de nouveau et le radeau menace de chavirer. A bord, Juanito, Hans et Jean parlent de construire une petite embarcation pour essayer de rejoindre Eiao qu'ils ont aperçu à moins de quarante milles, quelques jours auparavant et un vent de mutinerie souffle sur l'équipage. On décide d'alléger au maximum le bateau et tout ce qui n'était pas nécessaire à la survie de l'équipage est jeté à la mer. « Les seules choses superflues qui désormais restaient à bord étaient les valises et nous-mêmes ».
Mais il est trop tard et deux jours après, le radeau s'enfonce encore. Il faut se résoudre à la construction d'un troisième Tahiti Nui. Assemblé dans des conditions incroyables de mauvais temps, la fabrication de ce radeau représente un véritable exploit dont il faut rendre hommage à Alain Brun. C'est lui qui sut faire preuve de l'ingéniosité et de la persévérance nécessaires pour imaginer et réaliser du 6 au 15 août la plate forme supportée par les réservoirs flotteurs qui permit aux cinq hommes d'atteindre Rakahanga.
Cette dernière partie du voyage représente un véritable calvaire pour tous. Certes il va pleuvoir pour la première fois depuis Callao mais les querelles incessantes, les espoirs de toucher une île tant de fois déçus, les problèmes et les contestations du rationnement de la nourriture créent une telle ambiance, que l'on peut entendre, un jour Éric murmurer « Mon Dieu, peu importe comment ça finira, pourvu que ça finisse vite ». Cette délivrance, que cet homme, épuisé moralement et physiquement, souhaite rapide ne va, en effet, pas tarder. Le 29 août à midi, le radeau est en vue de Rakahanga et le vent le pousse vers l'île.
Le 30, dans la nuit, il n'est plus qu'à quelques mètres du récif et chacun se prépare au grand choc. Éric est assis entre Jean et Hans et il a passé ses bras autour de leur cou pour plus de sécurité. "Le mugissement des vagues nous assourdit à présent mais Éric sourit avec, sur son visage émacié, une expression de soulagement et de triomphe plus éloquente que les paroles". Il est neuf heures moins quelques minutes.
La suite est désormais connue: l'accueil de la population de Rakahanga et le rapatriement sur Papeete des quatre hommes et du corps d'Eric de Bisschop par la canonnière Lotus.

[Source : tome 6, Mémorial Polynésien]


E. de Bisschop, de dos, contemple son radeau entrain de sombrer

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