Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - L'autonomie "contenue"- Les présidents de l'assemblée territoriale - Jacques Tauraa, Frantz Vanizette, John Teariki -

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L'assemblée territoriale.


JACQUES TAURAA

Né le 4 février 1920 à Papeete. Agriculteur, il fut président de la Chambre d’agriculture jusqu’en 1957. Sa non-réélection a été imputée au fait qu’il était membre actif du RDPT dont il fut secrétaire général.
Il fut élu à l’assemblée territoriale le 3 novembre 1957. Pouvanaa le nomma ministre des Affaires économiques. Pendant la campagne du référendum de septembre 1958, il tenta de dissuader Pouvanaa de voter NON. Néanmoins, il resta fermement attaché à défendre le Metua après son arrestation. J. Tauraa avait brillamment démontré que tout ce qui a été fait la nuit du 10 au 11 octobre était de « l’enfantillage » et qu’il n’y avait jamais eu de plan d’ensemble pour détruire la ville.
Après la dissolution du gouvernement de Pouvanaa, le 25 novembre 1958 il fut élu pour le RDPT au conseil de gouvernement qui devait gérer les affaires dans l’attente d’un nouveau statut.
J. Tauraa a été président de l’assemblée du 20 mai 1959 au 2 mars 1961, puis du 6 novembre 1962 au 17 mai 1968, soit le plus long mandat à la tête de l’institution.

Après la dissolution du RDPT en novembre 1963, les anciens membres du groupe à l’assemblée se réunirent au sein du Here Ai’a au cours de l’année 1965. Un conflit éclata entre J. Teariki et tous les autres élus au sujet de l’élection présidentielle de 1965 (voir la fiche Here Ai’a).
Lors du congrès du parti, le 2 juillet 1966, J. Teariki fit exclure tous ceux qui avaient appelé à voter de Gaulle.
S’en suivirent des recours au tribunal civil de la part des exclus qui se considéraient toujours comme les véritables fondateurs du Here Ai’a comme Jacques Tauraa ou Stella Lehartel. Finalement ils décidèrent de laisser l’appellation Pupu Here Ai’a Te Nunaa Ia Ora à J. Teariki.
Le 2 mai 1967, J. Tauraa fonda un nouveau parti le RDPT, (Regroupement Des Populations Tahitiennes). Le sigle ancien était repris, mais légalement, il ne pouvait signifier la même chose. Le mot « rassemblement » fut donc remplacé par « regroupement ». Charles Lehartel, le père de Coco Lehartel, en fut le président, J. Tauraa le secrétaire général. On y retrouva les « exclus » du 2 juillet 1966. J. Teariki fait allusion à « treize anciens membres de mon groupe, qui reniés par leurs électeurs auraient tout à craindre d’une dissolution de l’Assemblée ».
Détachés du Here Ai’a, quelle attitude les élus radiés adoptèrent-ils ? L’évolution des dissidents sembla rapide. Deux mois après son exclusion du Here Ai’a, J. Tauraa tint au général de Gaulle un tout autre discours que celui de J. Teariki. Il lui dit que la commission, constituée au sein de l’assemblée pour discuter du statut, s’était prononcée à l’unanimité pour « le maintien des institutions de la loi-cadre, auxquelles nous avions déjà marqué notre adhésion en 1958 ». Il ne demanda donc rien sur le plan institutionnel, renouvela les affirmations de fidélité à la France et à la personne du Général. Le CEP fut présenté comme « un immense service que nous rendons à la France ». La seule « audace » de J. Tauraa fut de demander que « les sujétions de divers ordres que nous impose cette entreprise nationale soient compensées plus largement encore à l’avenir, qu’ils ne l’ont été jusqu’à ce jour ». Quand il pria le Général de permettre à Pouvanaa de revenir dans son île natale, la réponse fut un refus catégorique. De Gaulle souhaitait que Pouvanaa fût « plus sage » car il aurait tiré encore les ficelles de la vie politique polynésienne.

Comme les « exclus », J. Tauraa ne fut pas réélu lors du renouvellement de l’assemblée en 1969. Il reprit son métier de maraîcher.
J. Tauraa est décédé le 12 février 1980 à Nouméa.




FRANTZ VANIZETTE

Né le 25 février 1927 en Charente-Maritime, Frantz Vanizette s’engagea dans la marine nationale puis vint se fixer à Tahiti où il épousa une sœur de J-B. Céran-Jérusalémy. Il se passionna pour la vie syndicale et politique.
Il contribua à l’émergence des syndicats affiliés à la CFTC encouragés par Mgr Mazé. Il était aux côtés de J-B Céran-Jérusalémy et de Christian Bodin. Contrairement à eux, il marqua ses distances avec le RDPT.

En 1957, il se présenta aux élections territoriales aux îles du Vent sur une liste « indépendante » avec Francis Sanford. Il fut élu et resta conseiller à l’assemblée jusqu’en 1982.
Il s’opposa au gouvernement de Pouvanaa auquel il reprocha désorganisation et coût exorbitant. Il s’en prit aux intellectuels qui conseillaient mal Pouvanaa :
Aucun des "intellectuels locaux" qui se disent de gauche et prolifèrent à l'heure actuelle (déjà casés dans un ministère ou désireux de l'être dans une République future) ne nous démontrera que la Polynésie peut vivre seule.

L’indépendance lui apparut comme une menace contre laquelle il fallait s’élever.
Il rejoignit les opposants qui décidèrent de la création d'un nouveau parti baptisé "Union Tahitienne Démocratique" (UTD). Il en devint le secrétaire général et le gérant de l’organe dont la formation s’était dotée : Les Débats. En désaccord avec la rédaction du journal, il créa alors Les Vrais Débats.
Après la manifestation contre l’impôt sur le revenu et les divisions du RDPT, F. Vanizette devint président de la commission permanente.
Après le référendum, F. Vanizette fut consulté par le gouverneur Bailly comme plusieurs personnalités locales opposées à Pouvanaa. Comme ces personnalités, il considéra qu’il fallait dissoudre le conseil de gouvernement.
Après l’éviction de Pouvanaa, F. Vanizette joua un rôle important au sein de l’assemblée où il n’avait pas que des amis, y compris dans son propre camp. Il démissionna de l’UTD et se présenta aux élections en 1967 sous l’étiquette « Indépendant d’action économique et sociale ». En 1972, allié au syndicaliste Charles Taufa, il fut élu sous la bannière du Te Au Tahoeraa-Tomite Taufa. En 1977, il fut élu avec les autonomistes du Front Uni.
Ses interventions à l’assemblée étaient toujours bien construites, mais très offensives.
Il marqua une vive hostilité aux Chinois de Tahiti en proposant un vœu en janvier 1958 « attirant l’attention du gouvernement local et du pouvoir central sur le danger que présente pour le Territoire l’accession facile à la nationalité française des Chinois inassimilables ». Par la suite, sa position fut plus modérée.
Il soutint le CEP dans la mesure où il estima que s’y opposer ne servirait à rien et qu’il fallait faire confiance au Gouvernement français et aux techniciens du CEP. Sur la question de l’autonomie, il montra d’abord une hostilité mesurée puis se rapprocha progressivement des autonomistes. Son ralliement à leur cause, en 1975, permit la constitution du Front Uni.
Président en exercice de l’assemblée, il profita de l’absence de cinq conseillers UDR pour convoquer l’assemblée le 19 novembre 1975 à 0 h 15 (voir fiche sur l’autonomie). Ce fut le prélude au conflit qui mit aux prises deux présidents (G. Flosse et lui-même) et deux assemblées.

F. Vanizette fut en effet plusieurs fois président de l’assemblée territoriale, du 2 mars 1961 au 6 décembre 1962, puis en alternance avec G. Flosse (5 juin 1974- 10 juin 1976, puis en alternance avec J. Teariki entre 1977 et 1982.

Le nouveau parti qu’il avait contribué à créer en 1981 (le mouvement social-démocrate polynésien) n’ayant pas obtenu les résultats espérés aux élections de 1982, F. Vanizette se retira de la vie politique qu’il avait marquée de sa forte personnalité pendant 25 ans, non sans quelques retours notamment lors de l’élection présidentielle de 1988 en soutenant Raymond Barre.
Il fut l’un des derniers métropolitains à siéger à l’assemblée territoriale.
En dehors, ou en marge, de ses activités syndicales et politiques, il fut pendant 24 ans, directeur de la Caisse de Prévoyance sociale et se consacra à des projets touristiques, à Huahine notamment.

Il est décédé à Papeete, le 5 novembre 2001.




JOHN TEARIKI

Né le 12 juillet 1914 à Moorea, d’un père natif de Rimatara aux Australes. Il fut élevé aux Îles Cook où son nom Teariki fut considéré littéralement comme « le roi ». Par sa famille maternelle, il possédait un « ancrage ancien, social et politique ». Il disposa ainsi dès le départ des atouts qui pouvaient faire de lui un chef.
Sa formation scolaire s’effectua à Papeete, à l’école protestante. Son éducation protestante est un élément capital de sa personnalité. Il correspondait assez bien à la définition traditionnelle du protestant : rigidité physique et morale, simplicité vestimentaire ou alimentaire. Sa culture était essentiellement biblique comme celle de la plupart des Tahitiens.

À 14 ans, il fut rappelé par sa mère pour qu’il s’occupât de la terre familiale (son père était décédé en 1918) et jouât le rôle de chef de famille. Le travail de la terre le passionna et sa force physique lui permit de fournir un travail considérable. Il investit dans l’agriculture et l’élevage. Avant la seconde guerre mondiale, les terres des Teariki s’accrurent sensiblement.
J. Teariki pratiqua très jeune la pêche de bonites. Il y perdit un œil à 20 ans.
Il se lança dans une entreprise de cabotage avec des bateaux qui reliaient Moorea et Tahiti. Il avait la réputation de s’occuper aussi bien du pilotage que de la mécanique. Il arrêta ses activités d’armateur en 1968. Devenu député, il s’intéressa aux questions maritimes et intervint en ce sens à la Chambre.

Pouvanaa lui confia des responsabilités politiques à Moorea dès 1949. Il fut élu conseiller territorial RDPT en 1953. Il se constitua une clientèle fidèle dans le district d’Afareiatu (chef de district en avril 1953, reconduit en 1963) puis dans l’ensemble de l’île de Moorea qui, sous son impulsion, vota NON au référendum de 1958.
En 1960, il accepta – un peu forcé – d’être le suppléant de Mate Oopa à la députation. Après la mort du fils du Metua, le 14 juillet 1961, J. Teariki devint donc député. Ce poste ajouta à la stature de chef qu’il était en train de se forger. Il fut réélu le 2 décembre 1962 avec 44 % des voix (élection à un seul tour). Il s’apparenta au groupe du Centre démocratique.
Lorsque le CEP s’implanta, J. Teariki, d’abord peu préoccupé par le problème, devint – sous l’influence d’H. Bouvier – un adversaire redoutable des expérimentations nucléaires. Il intervint au sein de la commission de la Défense nationale et y lit les discours préparés par H. Bouvier. Il reçut le soutien de fortes personnalités (le docteur Schweitzer, Jean Rostand et Théodore Monod).
Le 7 novembre 1963, il lança un appel solennel aux députés et attira leur attention sur « ce qui se passe aujourd’hui et sur ce qui arrivera demain en Polynésie française », deux jours après la dissolution du RDPT.
En 1965, J. Teariki participa à la création du Here Ai’a (voir fiche).
Lors de la visite du président de la République, le 7 septembre 1966, il tint un discours violemment opposé aux essais (voir la fiche CEP/VI).
En 1967, toutefois, J. Teariki fut battu aux élections législatives par F. Sanford alors soutenu par le Gouvernement central. Mais dans les mois qui suivirent, les deux hommes se rapprochèrent.
J. Teariki s’engagea aussi fortement en faveur de l’autonomie. L’union avec le E’a Api de F. Sanford en 1967, renforça ce combat qui se conjugua avec la lutte contre le CEP.
Luttant pour l’autonomie de la Polynésie J. Teariki soutint aussi la cause de l’indépendance, mais cette dernière fut souvent présentée comme une menace si la France continuait les essais et/ou refusait l’autonomie. « Ne faites pas de notre indépendance l’unique et dernier moyen de notre liberté » avertirent les deux leaders autonomistes en 1975. S’il admit qu’elle allait dans le sens de l’histoire, il prétendit qu’il était « vital qu’elle soit réfléchie, concertée, murie, entièrement et profondément préparée » (PV de l’AT, 30 novembre 1978). Mais, il avait aussi constaté, trois ans plus tôt :
Si je pouvais parler d’indépendance aujourd’hui, il faudrait qu’elle ait lieu tout de suite, car nous sommes encore capables d’en supporter les sacrifices. Dans quelques années, il sera trop tard.
Voyez-vous, sans l’indépendance économique, l’indépendance politique n’est qu’un mot en l’air. Depuis vingt ans, […] on a créé en Polynésie un certain nombre de besoins dont nous sommes prisonniers. Indépendance voudrait dire : changer de mode de vie ; combien d’entre nous sont prêts à le faire ?” .

Il n’est pas toujours facile de suivre la pensée des leaders politiques de Polynésie.

J. Teariki apparut comme le successeur de Pouvanaa. Malgré son allure austère et la prospérité de ses affaires, il était proche des Polynésiens modestes. Bon orateur et pétri de culture biblique, lui aussi, il savait communiquer. Toutefois, le Here Ai’a fut vite fragilisé par diverses dissensions, notamment au moment de l’élection présidentielle de 1965. « Aider à la réélection [de De Gaulle], c’est aider à l’empoisonnement atomique de notre territoire et de ses habitants » proclama-t-il à l’assemblée territoriale (séance du 12 novembre 1965).
Le 2 juillet 1966, J. Teariki fit exclure la quasi-totalité des cadres du parti qui avaient soutenu de Gaulle. Il sortit vainqueur de ce conflit puisqu’aux élections territoriales de 1967 ses rivaux ne furent pas élus et que sa liste obtint 7 sièges aux îles du Vent. Mais le Here Ai’a n’avait plus la puissance du RDPT et son influence passa au second plan avec l’émergence de F. Sanford et du E’a Api.
En juillet 1968, il fut le suppléant de F. Sanford lors de l’élection législative.

L’électorat du Here Ai’a – vieillissant – ne se renouvelait pas. Le parti prenait des allures conservatrices alors que la société évoluait. Certes, le parti réussit encore en 1977 à obtenir avec ses alliés le statut d’autonomie de gestion (voir la fiche). Mais à ce moment-là, J. Teariki se brouilla avec H. Bouvier et perdit celui qui était la cheville ouvrière du parti.

J. Teariki avait occupé par deux fois le poste de président de l’assemblée territoriale (17 juin 1969 au 22 mai 1970, puis du 13 mai 1971 au 25 mai 1972). Il redevint président du 28 avril 1978 au 29 mai 1979 et du 30 mai 1980 au 29 mai 1981. En tant que président, il continua à s’inquiéter des essais en particulier : il redoutait l’affaissement de l’atoll (PV de l’AT du 6 décembre 1978).

Le gouvernement du Front Uni fut entaché par des affaires qui lui nuirent (affaire Enerpol, affaire des tissages tahitiens : voir les fiches). Des dissensions apparurent entre Here Ai’a et E’a api. Les élections territoriales de 1982 furent désastreuses pour les deux formations, même si le Here Ai’a s’en sortit mieux – avec six sièges - que son allié. G. Flosse tenta de passer un accord avec J. Teariki qui échoua finalement.

J. Teariki devint maire de Moorea en juillet 1972. D’abord disposant d’une solide assise, il perdit peu à peu son aura de chef pour de nombreuses raisons : évolution économique et sociale de l’île, concurrence des autres figures autonomistes, dissensions familiales et surtout absentéisme de plus en plus fréquent à cause des terres de Taravao entretenues par J. Teariki ou de la présidence de l’assemblée. Les élections municipales de 1977 furent pourtant un avertissement sérieux. J. Teariki voulut développer le tourisme à condition de ne pas pénaliser la population, « de ne pas porter atteinte ni à la moralité, ni aux traditions… » (PV de l’AT du 29 juin 1965). Le tourisme devait améliorer les conditions de vie des populations et non enrichir « certains gros intérêts privés ». Il chercha à faire classer Moorea comme parc national. Il fit enfouir les lignes électriques et téléphoniques. Il préférait les pistes en soupe de corail aux routes bitumées.
Malgré l’avertissement de 1977, J. Teariki s’attacha de plus en plus au domaine de Taravao, acheté en 1968. Il se lança dans l’élevage de vaches laitières et reprit l’activité avicole du domaine. Il planta également des orangers. Ces terres lui prirent de plus en plus de temps. Il fut battu aux élections municipales de 1983.

Le 5 octobre 1983, J. Teariki décéda des suites de graves blessures occasionnées par le renversement de son tracteur sur ses terres de Taravao. Son agonie fut particulièrement pénible.

Bibliographie :
D. Léontieff, John Teariki, un héritier de Pouvanaa ? mémoire de maîtrise, Université de Bordeaux 3, juin 2000. (disponible à l’UPF).
C. Robineau, Tradition et modernité aux îles de la Société, Livre 1, Orstom, Paris, 1984.

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