! Vous êtes ici : Histoire de l'institution | 1953-1996. L’Assemblée territoriale | 1953-1957. L'instabilité | Les EFO deviennent Polynésie française

Les ÉFO deviennent la Polynésie française
Le débat a été long et a semblé passionner l’auditoire. Jacques Foccart a éprouvé le besoin de consacrer un article sur ce thème dans sa lettre hebdomadaire à l’Union française. Il y précise que le mot Polynésie répond admirablement au « caractère essentiel et original de ces territoires : leur insularité, ou plutôt leur pluri-insularité (1)» .
Cependant, le débat reste ouvert car l’Assemblée nationale ne s’est pas encore déterminée. Le député Pouvanaa a Oopa a déposé une proposition de loi relative à la composition de l’assemblée territoriale des ÉFO et en même temps réitère la demande d’un changement de nom en « Tahiti ». Il a voulu profiter des perspectives offertes par la loi-cadre de Gaston Defferre qui n’a pas encore été appliquée en Océanie. Sa proposition, transmise à l’AUF pour examen suscite des protestations au cours de la séance du 16 octobre 1956. En effet, la formulation de celle-ci est peu conforme au droit, puisqu’il écrit : « proposition relative à la formation et à la composition de l’assemblée territoriale de Tahiti, actuellement dénommé Établissements français de l’Océanie ». Le président de la commission de politique générale rappelle à l’ordre le député qui n’a pas respecté l’appellation encore officielle et l’assemblée refuse de prendre en considération l’ensemble de la proposition de loi.
La nouvelle franchit les océans et le 25 octobre 1956, à Papeete, les conseillers protestent unanimement et envoient une lettre à plusieurs personnalités, dont le Président de la République :
[...] l'assemblée de l'Union française, pour des considérations soi-disant d'ordre géographique, s'est prononcée pour l'appellation "Polynésie française". Cet avis de l'assemblée de l'Union française ne nous satisfait pas. Des géographes adopteront vraisemblablement l'appellation "Polynésie française". Quant à nous, représentants élus des dits Établissements français d'Océanie, en accord avec nos parlementaires, nous demandons avec insistance que "TAHITI" soit la seule dénomination du Territoire. TAHITI, dont la renommée a conquis le monde, rassemble sur son sol les différents aspects des îles qui la couronnent. Elle en est la synthèse.
Certes, quelques jours plus tard, A. Poroi rompt cette unanimité en déclarant :
Étant donné qu'à une très forte majorité, l'Assemblée de l'Union française a adopté l'appellation "Polynésie française", je pense donc que l'assemblée territoriale, par déférence, devrait suivre cette décision de l'Assemblée de l'Union française (2).
Maintenant qu'il appartient à la minorité et qu'il redoute les sentiments hostiles à la France du RDPT, A. Poroi éprouve le besoin de renforcer les liens avec la métropole, par le biais du respect des assemblées de la République.
Les choses sérieuses s'engagent à l'Assemblée nationale à propos de la nouvelle loi électorale (conséquence logique de la loi-cadre) à appliquer pour l'élection des conseillers territoriaux. Curieusement, c'est la rédaction du premier article de cette loi qui suscite de vives passions, puisque doit y figurer le nouveau nom du Territoire. Le président de la commission des TOM fait le point sur les diverses possibilités. On pourrait écarter la simple appellation de Tahiti afin de ne pas "pénaliser" les autres îles. Mais le président de l'assemblée territoriale, Walter Grand, a écrit en insistant pour que le nom prestigieux de "Tahiti", "universellement connu" soit utilisé comme argument de vente. Le tourisme, en effet, est appelé à se développer lorsque l'aérodrome de Faaa sera terminé.
Le député de Nouvelle-Calédonie, Maurice Lenormand, qui parle souvent au nom de Pouvanaa a Oopa, défend le terme "Tahiti" uniquement pour plaire à son collègue, mais laisse entendre que "Polynésie française" pourrait parfaitement convenir. Son intervention a été décisive. Les points de vue se rapprochent sur cette dernière appellation et le ministre de la France d'Outre-Mer, Gérard Jacquet, emporte la décision après avoir énoncé deux "arguments chocs" :
- dans ces îles très éloignées de Paris, soumises à des "influences étrangères de toutes sortes", ne pas laisser subsister le nom de la France serait une erreur grave,
- ne garder que "Tahiti" indisposerait les populations des autres îles.
Seuls, quinze députés votent contre cette appellation, dont Pouvanaa a Oopa, Maurice Lenormand (qui après avoir contribué à cette appellation vote contre par solidarité avec Pouvanaa) et Paul Antier (l'ami de Pouvanaa).
La même scène se reproduit au Conseil de la République en l'absence du sénateur RDPT Jean Florisson. Un sénateur fait remarquer :
À l'Assemblée nationale on n'a tenu aucun compte des désirs exprimés par M. Pouvanaa. Nous en faisons autant […] Nous ne tenons aucun compte des désirs exprimés par notre collègue Florisson.
Marius Moutet, rapporteur de la commission de la FOM au Conseil de la République, a aussi regretté qu'on ne tienne pas compte de l'avis des élus du Territoire :
Pouvanaa a Oopa aurait voulu que la dénomination de "Tahiti" remplaçât celle des ÉFO. Il invoquait que Tahiti est universellement connu et que ce seul mot est une propagande gratuite pour le lancement d'un mouvement touristique dans lequel le pays voit sa seule ressource nouvelle possible.
La loi-cadre s’applique finalement à Tahiti en vertu du décret du 22 juillet 1957 et mentionne encore le nom ÉFO. Quelques jours plus tard, la loi relative à la composition et à l’élection de l’assemblée territoriale, la loi n° 57-836 du 26 juillet 1957 – dite loi Hénault - donne aux ÉFO le nom de "Polynésie française". Cette appellation est arrivée par le biais d’un article de loi (qui a une valeur supérieure au décret du 22 juillet) qui évoque simplement « l’assemblée de la Polynésie française ». Il n’a donc jamais été déclaré solennellement : « désormais, les ÉFO s’appellent la Polynésie française » (3).
C’est donc contre la volonté d’une majorité d’élus de l’assemblée territoriale que la nouvelle appellation a été adoptée. Ceux-ci ont mal compris que d’un côté la loi-cadre leur donne davantage de pouvoirs et que d’un autre, on ne tienne pas compte de leur avis.
2 - PV de l’AT, séance du 30 octobre 1956.
3 - L’article 1 est ainsi rédigé : « L’assemblée territoriale du territoire de la Polynésie française, dénommée précédemment Établissements français de l’Océanie, est composée de trente membres… ».
[J.M.Regnault]
