Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - La croix à l'APF (juin 2004) -

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La croix à l'APF


Immédiatement après son élection à la présidence de l’assemblée (3 juin 2004), Anthony Geros prenait une initiative personnelle. Les observateurs se demandèrent de qui il parlait en prononçant ses premiers mots de président :
« Elle est mon seul guide. Elle ne me quitte jamais. Elle incarne à elle seule l’Unité, l’Amour, la Paix, la Justice et la Liberté ».

Il sortit alors une petite croix (un crucifix) et annonça qu’il souhaitait – malgré les principes républicains – l’accrocher sur un des murs de l’assemblée, ce qui fut fait quelques jours plus tard. Les protestants réussirent à obtenir que ce soit finalement une simple croix et non un crucifix. L’affaire secoua la classe politique, alors qu’en raison de la situation particulière de ce pays où la loi de 1905 ne s’applique pas , les références à la foi chrétienne ne cessent pas, comme aux États-Unis. Dans le Pacifique, les Constitutions des petits États indépendants font référence à Dieu.

Saisissant ce prétexte, plusieurs représentants de la nouvelle majorité firent entendre leur différence. Noa Tetuanui, celui par qui la majorité bascula en octobre 2004, en fit son cheval de bataille, même après qu’Oscar Temaru en personne eût décroché la croix.

Rappelons que la croix chrétienne (comprise comme signifiant la paix et la victoire sur le mal, la libération également, est aussi l’emblème du parti indépendantiste Tavini Huira’atira. Antony Géros expliquait :
« [La croix] ne gêne personne... mais elle va permettre à tous ceux qui vont siéger dans cet hémicycle d’avoir un référent pour s’appeler au calme, à la sérénité, à la vérité. Quand on reprend ce qui s’est passé avant ce grand débat en métropole [sur les signes religieux], on s’aperçoit qu’il y a eu beaucoup de dérapages dans les collèges et les lycées de métropole... Les valeurs morales, de respect des uns et des autres, doivent s’apprendre à la maison, à l’école. Le passage obligé est que l’institution réinstitue ces valeurs. Hier, j’ai sauté sur l’occasion. J’ai placé la croix... » .

Les présidents du gouvernement et de l’assemblée cédèrent à la pression des représentants, membres de la majorité - Hiro Tefaarere, Noa Tetuanui, Ronald Terorotua et Jean-Alain Frebault - qui réclamaient le retrait de la croix et menaçaient de faire tomber le gouvernement. Le 17 septembre 2004, la croix fut décrochée par Oscar Temaru en personne (voir le document) afin que cessât la polémique. O. Temaru justifia son geste d’apaisement en citant le Christ : « Que celui qui m’aime prenne ma croix et me suive » (La Dépêche de Tahiti, 18 septembre 2004). Commentaire d’A Géros (qui reconnut implicitement avoir voulu imposer en juin 2004 l’emblème de son propre parti politique à toute l’assemblée) :
« C’est un combat identitaire qu’on a mené. Rappelez-vous : le statut du Tavini prévoit dans son article 3 la croix comme emblème. C’était à la fois un acte politique, comme un acte de foi chrétienne ».

Entre temps, fin juin 2004, le haut-commissaire, Michel Mathieu, avait saisi le Conseil d’État pour que soit retiré de l’assemblée ce signe religieux, au nom du respect du principe de la laïcité.

Quelques jours après l’initiative d’A. Géros, Mgr Hubert Coppenrath écrivait n’y avoir vu
« ni provocation, ni agressivité... J’ai aimé ce geste car il sortait des sentiers battus du politiquement correct... se démarquant ainsi du laïcisme qui sévit souvent en métropole. Tahiti ne se reconnaît pas dans une laïcité sourcilleuse et étroite. On y affiche volontiers et sans honte son appartenance religieuse, et en même temps, on y est tolérant... » .

Puis, l’Église catholique opéra une marche arrière. Le Père Louis, vicaire épiscopal, expliqua après le retrait de la croix, que ce geste était finalement devenu préférable . De leur côté, dès juin 2004, les dirigeants protestants avaient fait connaître leur opposition au crucifix dans l’assemblée. Leur argumentation reposait tantôt sur le fait qu’il s’agissait d’un symbole catholique, tantôt sur le principe de laïcité. Les dirigeants des autres Églises attendirent le retrait de la croix pour faire savoir qu’ils n’avaient jamais été favorables à sa présence dans l’assemblée. En septembre 2004, Jean Tefan, haut dignitaire de l’Église mormone de Tahiti, expliquait :
« À l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, vous pouvez observer qu’il n’y a pas de croix dans nos bâtiments, parce que nous croyons en un Christ qui est ressuscité et non pas en un Christ qui est mort. C’est symbolique pour nous. On n’a pas besoin de croix... Vis-à-vis du président de l’assemblée, nous avions pensé à l’époque que, en tant que chef de cette institution, il était de son droit de mettre la croix au mur. Mais nous avions regretté un peu qu’il n’ait pas consulté auparavant les membres de l’assemblée... Maintenant, le fait que cette croix, qui a mis le désordre, ait été enlevée, je pense que c’est une bonne chose » .

Le président de l’Église adventiste, Marama Tuari’ihi’onoa, réagit en des termes voisins.

Peu après, Noa Tetuanui quitta malgré tout la majorité, provoquant la chute du gouvernement d’Oscar Temaru. À l’assemblée de la Polynésie française, le 8 octobre 2003, Noa Tetuanui se justifia :
« [La croix] a été enlevée, mais c’est juste un élément. Dans le cœur de ces dirigeants, notamment d’Oscar et de Tony Géros, cette croix restée plantée, ils la portent à l’intérieur d’eux. Pour l’instant, ils ne sont pas en position de force pour remettre cette croix dans l’enceinte. Mais je vous demande d’aller dans le bureau de président à côté, car il y a des croix. J’espère qu’ils les ont retirées, mais je crois que les croix existent encore. Les secrétaires ont vu des croix installées dans le bureau à côté de leur bureau, et cela, sans leur demander leur avis... S’il n’y a pas de respect vis-à-vis des religions et lorsqu’il n’y a pas de respect vis-à-vis des différentes idées, où va-t-on? ... C’est très mauvais pour la démocratie. On voit comment cela se passe dans les pays arabes. Lorsqu’il y a de l’intégrisme qui s’installe, la démocratie est en danger... [Si cela continue], ils vont instaurer la croix non seulement à l’assemblée territoriale mais aussi dans les écoles, dans les établissements publics et partout. Je ne peux pas cautionner cette forme de non-tolérance, cette forme d’intégrisme ». (Les Nouvelles de Tahiti, 9 octobre 2004).

L’épisode était pourtant clos, mais les problèmes de la laïcité et des rapports entre Églises et autorités demeurent une des « spécificités » locales…

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