Histoire de l'Assemblée de la Polynésie française - Economique - les Années Matavai -

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Le contexte économique local

Les Années Matavai


Les années 1790-1830 furent les années de Matavai, car cette baie, accueillant des dizaines et des dizaines de navires, est en partie à l'origine de la suprématie économique, puis politique du clan des Pomare. Tous les habitants des îles du Vent tirent profit de ces échanges, comme en témoignent les voyageurs qui mouillent à Tahiti entre 1820 et 1830. Les transformations touchent l'habitat, le vêtement, l'outillage. Seules dans l'Océanie, avec peut-être Oahu (Hawaii), Tahiti et Moorea ont à un tel point adopté les techniques et les habitudes européennes. C'est ainsi que le troc est remplacé désormais par l'usage de la monnaie métallique. S'il ne semble pas que l'argent ait été utilisé à Tahiti avant 1815, dans les années 1830 il est devenu tout à fait impossible de se procurer une cargaison importante sans la payer en dollars. Tout indique que ce furent d'abord les baleiniers, peu soucieux de s'encombrer de tissus et de quincaillerie, qui apportèrent les premières pièces d'argent américaines, les dollars, dont la déformation en tahitien donna le terme tara. Quoi qu'il en soit, en 1837, le commerce ayant encore augmenté de volume, on ne peut plus obtenir de vivres par le troc. Tout est tarifié : une volaille ou 14 œufs valent un quart de dollar, un cochon, 6 dollars. Les domestiques des missionnaires exigent également des salaires, de l'ordre de 7 dollars par mois.
Il est clair cependant que toutes les couches sociales polynésiennes ne tirent pas des profits identiques du contact avec les étrangers. Les chefs de la communauté locale, en raison des circuits économiques traditionnels, sont les mieux placés pour prendre l'avantage.

La notion de surplus

Le choix de Tahiti par les commerçants européens comme lieu de transaction tient au fait que peu d'îles étaient en mesure de proposer une telle abondance de vivres animaux et végétaux. La fertilité du sol des îles hautes polynésiennes est une explication à cette profusion, mais le système économique ancien est également un élément déterminant. Dans la société tahitienne traditionnelle, on distingue en effet trois "cellules de production" : celle des maisonnées, celle des artisans-spécialistes et celle des chefs-entrepreneurs. Chacune de ces catégories alimente des secteurs différents. Ainsi obtient-on un circuit de subsistance, un circuit de prestation-redistribution et enfin un circuit où les produits servent à l'ensemble du groupe, pour les besoins politiques (cas de guerre) ou les besoins de prestige (maisons des chefs). A côté d'une économie de maisonnées, reposant sur l'autosubsistance et la réciprocité, se dégage ainsi un véritable surplus, base d'une économie d'échanges, dont le chef est le pivot et "le prestige, la base idéologique"(Cl. Robineau). Ce surplus en porcs, en nattes, en tapa a pour but premier d'assurer le prestige du chef. Celui-ci ne peut donc qu'avoir intérêt à l'échanger avec les Européens pour obtenir des produits, manufacturés, source d'une plus grande notoriété.
Ainsi, à Tahiti comme à Hawaii, il y eut une véritable volonté politique de certains chefs, comme les Pomare, de commercer avec les Européens. Fer, alcool, tissu leur assurent, face aux autres chefs, une autorité bien supérieure. On comprend alors que le tribut dû par chaque famille au tavana ne soit pas supprimé mais au contraire exigé de façon toujours plus scrupuleuse. Dans les Codes de Lois, il est bien spécifié ce que chacun doit verser. Pomare II pratique sur une large échelle le système du rahui, consistant à interdire à tous de récolter sur une portion déterminée de territoire, le chef s'en réservant les productions. Dans "une économie qui de sociale devient marchande, le rahui fut adapté à des fins de monopole" (Cl. Robineau). Ainsi, le surplus traditionnel persiste-t-il longtemps à Tahiti, mais il est détourné par les chefs au profit de la sphère marchande où, dans les années 1830, il est transformé en argent. En 1830, une famille tahitienne doit fournir deux bambous d'huile (l'équivalent d'un gallon) à la reine et deux autres au tavana. Que ce soit à partir de leurs propres terres - d'autant plus importantes que la crise démographique laisse de grands espaces à l'abandon -, ou que ce soit à partir des contributions dues aux chefs ou provenant de la culture des terres fari'i hau (terres d'apanage), la famille royale, les tavana et dans une moindre mesure les ra'atira se trouvent en position pour contrôler toute la production locale. Ce contrôle, ils entendent même le transformer en monopole.

   La baie de Matavai en 1792

Les situations de monopole

A partir de 1815, une rivalité s'installe entre Pomare II et les missionnaires pour le contrôle de l'exportation d'huile de coco et de salaisons. Le commerce du porc salé l'ayant beaucoup enrichi, Pomare II peut ainsi équiper à l'européenne une partie de ses troupes. Le roi contribue, en 1818, à la construction du Haweis avec les missionnaires. Puis, en 1821, il décide l'achat d'un brick, le Macquarie, payé en porc salé, afin de concurrencer les missionnaires, chacun voulant réaliser pour son propre compte transport et commercialisation. Pomare II va plus loin encore en proposant aux chefs des îles Sous-le-Vent une association : en échange de parts dans le Macquarie, il projette d'établir un monopole sur le commerce du porc salé comme il vient de le réaliser à Tahiti. Les chefs refusent, poussés semble-t-il par les missionnaires de Huahine qui s'entendent mal avec leurs homologues de Tahiti et cherchent à se rendre financièrement indépendants de la mission de Tahiti. Pomare II réagit très mal à ce refus et fait des préparatifs de guerre, qui ne sont interrompus que par sa mort. Il est intéressant de noter que, dès 1822, les souverains des îles Sous-le-Vent possèdent leur propre schooner, l'Endeavour, de 25 tonneaux, avec lequel ils exportent annuellement, jusqu'en 1825, 90 000 livres de porcs. Ainsi, les obstacles répétés que Pomare Il dresse devant les missionnaires dans leur tentative d'introduire le coton ou la canne à sucre, laissent deviner un comportement de concurrent commercial, jaloux de se voir évincer d'une affaire prometteuse.
La mort du roi autorise toutes les ambitions. La richesse des lagons nacriers donne l'idée à la régente Vahine Pomare d'exiger de tous les navires européens une taxe élevée. En 1825, les navires qui ne sont pas porteurs d'une autorisation de la régente risquent d'être pillés par les sujets paumotu du royaume. C'est ce qu'il advient au Dragon, brick anglais dont l'équipage est molesté. Le gouvernement britannique envoie un navire de guerre, le Blossom, qui fait rapporter le décret sur la taxe. La politique de la canonnière est en marche. Elle est utilisée également à l'encontre de Mose Dane qui, toujours dans les années 1820, réussit à instaurer un monopole sur toutes les provisions fournies aux navires. Lui seul, protégé par les chefs, a le droit de traiter avec les navires, pratiquant des prix exorbitants. Il ordonne le pillage d'un navire anglais à Takaroa, qui a refusé de payer les taxes ; l'Amirauté britannique ne réussira à se faire livrer l'homme qu'en échange de présents considérables.
La reine Pomare Vahine IV, à partir de 1830, entend bien reconstituer ces situations de monopole à son profit, et notamment celui sur la pêche de la nacre. Moerenhout, qui sollicite un permis de pêche, doit verser la somme de 2 000 piastres pour l'obtenir. Mais ce permis n'assure en fait aucune sécurité : l'associé de Moerenhout, J.F. Doursther, en règle avec la reine, voit cependant son navire entièrement ravagé. Pomare Vahine IV ne lui fait restituer que quelques vieux habits!
Dans la mesure où les souverains polynésiens ne peuvent plus garantir la sécurité d'un commerce en plein essor, et où leurs prétentions deviennent même une entrave à cette activité, d'autres circuits économiques et politiques se mettent en place. Entrepôts, comptoirs et plantations apparaissent, et ce sont les consuls et les navires de guerre qui fixent désormais les règles du jeu.

[P.Y. Toullelan, chapitre 6, volume 6 Encyclopédie de la Polynésie]


Colline du Tahara'a, aquarelle de G. Tobin

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